Archives mensuelles : janvier 2017

Désorientale, de Négar Djavadi

Wet Eye GlassesDifficile de savoir par où commencer pour évoquer ce roman, si foisonnant.

Kimiâ, la narratrice, est dans la salle d’attente d’un hôpital en vue d’une procréation médicalement assistée. Le début d’une histoire qui pourrait somme toute être assez banale, sauf que Kimiâ est iranienne, exilée à Paris depuis l’enfance, et a une histoire familiale suffisamment riche pour en parler pendant des heures.

Désorientale est un premier roman, et il est d’une richesse et d’une densité incroyables. Kimiâ nous promène entre flash-backs sur ses grands-parents, son enfance, et cette salle d’attente de l’hôpital Cochin. Au début, tout semble un peu confus, il faut prendre ses marques, se perdre dans ce récit non linéaire et si riche à la manière d’un conte, et puis on se laisse porter par toute cette histoire familiale, par le récit d’un pays, l’Iran,  le déracinement et le choc des cultures.

Désorientale est un roman sur l’identité, qu’elle soit familiale avec cet arbre généalogique compliqué, politique avec l’engagement des parents de Kimiâ, culturelle (franco-iranienne, mais également européenne). L’identité y est aussi présente par l’orientation sexuelle, et je ne veux pas trop en dévoiler, mais c’est une question centrale dans ce livre, et importante par rapport à la culture iranienne, où il vaut mieux être transgenre et rester dans une binarité homme-femme, qu’homosexuel.

On y trouve différents personnages lgbt, et c’est intéressant de voir qu’une identité peut être connue de tous, mais qu’aucun mot ne doit être posé dessus.

Vous me direz : c’est cliché l’histoire de cette fille dont le père veut un fils, qui vire garçon manqué et finit lesbienne.

C’est vrai.

Mais c’est vrai quand on a accès aux livres, aux cinémathèques qui projettent Sylvia Scarlett ou Les Larmes amères de Petra Von Kant. Quand on a digéré mai 68 et la libération sexuelle, les mouvements féministes et Simone de Beauvoir. Quand on a écouté les Runaways, Bowie, Patti Smith, fumé et bu jusqu’à l’aube, dans des lieux sombres asphyxiés de musique binaire, pour éventuellement ne plus distinguer une bouche d’une bouche, une main d’une main, un homme d’une femme. Et encore, si cela était vraiment évident, certaines réalités auraient fini par devenir banales. Dans les parcs, les mères regarderaient leur fille aux cheveux courts qui réclame une voiture télécommandée à Noël et diraient : « Oh lala celle-là, on ne sait jamais, elle finira peut-être lesbienne ! » La voisine rirait ou s’attendrirait parce que les enfants sortent de nous, mais ne sont pas obligés de nous ressembler, pas vrai ?

Mais, vu de Téhéran, ce genre de cliché, même avalé de travers, n’existe pas. Le terme « garçon manqué » n’existe pas ; ni aucun autre terme, aucun autre mot, qui reconnaîtrait un tant soit peu cette différence. On est garçon ou fille et ça s’arrête là.

Un très beau roman qui mérite de s’y plonger totalement, où l’Histoire et le romanesque se croisent, tout en justesse et en émotions.

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Bouche cousue, de Marion Muller-Colar

bouche-cousue-marion-muller-colardAmandana a trente ans. Elle passe ses dimanches en famille, avec ses parents italiens et sa sœur ainée, mariée trop jeune en catastrophe pour cause de grossesse inopinée. Son neveu, Tom, né suite à cela, est la seule personne de la famille dont elle se sent proche.

Lors d’un repas dominical, elle arrive en retard, comme à l’accoutumée, mais dans un silence lourd et gênant. Sa petite peste de nièce dénonce alors son grand-frère en racontant qu’il a embrassé un garçon.

La scène replonge Amandana dans sa propre adolescence, et elle écrit une lettre à son neveu pour lui en faire part.

Adolescente solitaire, elle finit par se lier d’amitié avec un couple d’hommes, chez qui elle se sent comme dans une famille, contrairement à son propre foyer. La mise en place d’un projet d’opéra dans son collège, avec elle dans l’un des rôles principaux, la rapproche d’une de ses camarades. Se laissant aller à ses sentiments, elle lui offre un bracelet, sans imaginer les conséquences…

Quinze ans plus tard, la voilà donc racontant ses souvenirs à son neveu, replongeant dans cette montée du désir adolescent, qu’elle a ensuite tu pendant toutes ces années.

Très honnêtement, il me manque un petit truc pour adhérer vraiment à l’histoire. Déjà, le côté « quinze ans ont passé » est pour moi peu crédible. Je ne sens pas du tout d’évolution entre les quinze et les trente ans d’Amandana.

Et même si certains points sont joliment traités, notamment la relation avec Marc et Jérôme, tontons de substitutions, je ne peux m’empêcher de rester sur ma faim, notamment sur la naissance du désir et des sentiments amoureux pour une fille, que je n’ai pas du tout ressenti… Ça manque d’émotions à mon goût.

 

L’âge d’ange, d’Anne Percin

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J’ai lu L’âge d’ange il y a six ou sept ans, et en avais été très marquée à l’époque. Je l’avais trouvé particulièrement touchant et émouvant.

J’avais un peu peur en relisant ce tout petit roman (126 pages) d’être déçue, de ne pas y retrouver ce qui m’avait tant bouleversée. Et bien franchement, aucune déception. Dès les premières pages, j’ai été complètement embarquée avec le personnage principal.

Et en toute saison, j’avais froid. J’ai longtemps eu froid, je crois.

Pour me réchauffer ou pour sentir quelque chose, j’avais pris des habitudes bizarres. Enfant, je m’arrachais quelques cheveux, en haut du front, ces cheveux fins qui sont à la bordure et qui ne servent à rien, dirait-on. Je me rongeais les ongles et les petites peaux qui les entourent, les parois intérieures des joues… Si j’avais pu m’avaler moi-même, me dévorer, je l’aurais fait. Mon corps m’encombrait, j’en faisais abstraction et je ne le sentais plus guère que dans les moments où il se mettait à saigner, ce qui arrive fréquemment quand on s’arrache la peau.

Les autres m’étaient indifférents, ils n’existaient qu’en bloc. « Les autres », ce n’était pas une somme d’individus, mais un agglomérat d’êtres asexués, indifférenciés.

Je me souviens que, dans mon enfance, je ne savais pas faire la différence entre les filles et les garçons, de même que j’étais incapable de dire si mon maître d’école était jeune ou vieux. Cela amusait beaucoup mes parents.

Ma vie était à l’intérieur des livres.

Du personnage principal, on ne connaîtra pas le genre, pendant plus de la moitié du roman.  17 ans et complètement asexué, il vit uniquement dans les livres, et plus particulièrement dans la Grèce antique.

Quand je rêvais parmi les rayons, on m’aurait posé une colle si on m’avait demandé, à mon tour, de dire qui j’étais.

Enfant ou vieillard ? Garçon ou fille ? Je ne savais pas.

Longtemps, je n’ai pas su. J’étais un ange, peut-être. Un ange qui attend la chute.

Loin de l’exercice de style, qu’on pourrait craindre, du fait de ne pas connaître le sexe du personnage, on est vraiment plongé dans la tête d’un être asexué.

Sa vie est rythmée autour d’un livre en particulier, Amours des dieux et des héros, consulté uniquement à la bibliothèque du lycée. Un jour, l’ouvrage disparait, emprunté par quelqu’un d’autre. Notre élève va alors faire la rencontre de l’Autre, et par là, s’ouvrir au monde. Son amitié avec Tadeusz, un Polonais boursier, un peu à part dans ce lycée d’élite où la plupart des élèves ont une vie plus qu’aisée, va bouleverser toute sa vision de la vie.

Pour moi, L’âge d’ange est l’histoire d’une naissance. Et cela n’arrive en général pas sans douleur.

Notre personnage principal va ainsi découvrir l’amitié, l’amour, mais aussi l’injustice, les différences de classe, la politique, les préjugés, quels qu’ils soient.

Pour le côté lgbt, je ne peux pas en dire plus, sans trop dévoiler le roman, mais pour moi le côté asexué du personnage suffit déjà à lui donner une place sur ce blog.

Je crois que L’âge d’ange n’est plus disponible, mais si vous tombez dessus, foncez. C’est fin, juste, et franchement bouleversant.

Le bleu est une couleur chaude, de Julie Maroh

105635_cAujourd’hui est sorti Corps sonores, de Julie Maroh, qui me tente bien, et dont j’espère pouvoir vous parler bientôt.

Avant cela, j’avais envie de faire un petit retour sur Le bleu est une couleur chaude. Ça fait un moment que je pense venir en parler et à chaque fois je repousse, me disant qu’à peu près toutes les lesbiennes l’ont lu, et qu’il n’est plus à présenter. Je ne parlerai pas ici du film La vie d’Adèle, qui pour moi n’a plus rien à voir avec l’œuvre originale (mais qui a eu le mérite de me donner des fous rires pour les scènes de sexe lesbien les plus ridicules et faussement pornographiques de l’histoire du cinéma).

Bref, revenons en 2010, époque où sort Le bleu est une couleur chaude. Je suis alors une toute jeune libraire, et je dois bien l’avouer, pas une grande fan de bande dessinée. Alors, certes, j’en ai lu plein quand j’étais gamine, mais dans ma vie d’adulte, pas vraiment… Ce matin-là, j’ouvre un carton et découvre les nouveautés du jour, et flashe immédiatement sur cette couverture. Intriguée, je feuillète rapidement l’ouvrage, et me rend compte qu’en plus d’en apprécier les dessins, le sujet a tout pour m’intéresser. Ni une ni deux, je ramène la BD chez moi le soir même, la lit d’une traite, et pleure toutes les larmes de mon corps (sous les yeux ébahis de ma chérie de l’époque, qui s’est empressée de la lire à son tour, pour un résultat similaire).

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Et là, révélation : une BD peut donc elle aussi créer tout plein d’émotions, et naissance d’une passion pour le 9ème art.

Quelques années plus tard, qu’en penser après relecture ? Forcément, mon regard a changé. J’apprécie toujours, mais dois bien avouer qu’on sent que c’est une première BD, et ça reste assez adolescent. En même temps, le personnage principal, Clémentine, est une adolescente, donc pourquoi pas.

Je me rends compte que du coup, je suis partie du fait que tout le monde connaissait l’histoire, mais petit rappel au cas où : Clémentine est une adolescente dont la vie va changer lorsqu’elle croise une jeune femme aux cheveux bleus. S’ensuivront beaucoup de questionnements et de doutes sur elle-même, pas toujours évidents à vivre, d’autant plus quand le regard des autres n’est pas des plus amicaux.

Donc, pour en revenir au côté adolescent, si l’histoire s’en tenait à cette période de vie de Clémentine, ça ne me choquerait pas plus que ça. Mais j’ai trouvé la fin un peu rapide, et je n’arrive pas à voir d’évolution des personnages alors qu’il s’est tout de même écoulé une dizaine d’années. Pour moi, ça pêche franchement de ce côté-là, et aussi du côté un peu mélodramatique de l’histoire (mais qui je trouve rejoint le côté premier ouvrage et œuvre de jeunesse).

Le bleu est une couleur chaude restera de toute façon une bd culte pour les lesbiennes, qui a eu en plus le mérite de toucher un public assez large.