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It, de Catherine Grive

itJe ne sais pas trop par où commencer avec ce livre. Il a été écrit par l’autrice de Je suis qui je suis, qui ne m’avait pas déplu mais dont la fin m’avait laissé assez perplexe, et m’empêchait de pouvoir le conseiller sans réserve.

Quand j’ai vu que Catherine Grive sortait un nouveau roman, sur le sujet de la transidentité (enfin le transgenrisme selon la quatrième de couv, mais qui utilise ce terme ?), cela m’a intrigué. Mais, car il y a un mais, le titre It (pronom neutre qui désigne les objets en anglais, donc) et le résumé assez maladroit, pouvaient un peu m’inquiéter.

Gallimard m’a fait parvenir un service de presse, et par la même occasion une petite plaquette de présentation avec une interview de l’autrice. Alors, je ne vous cache pas que ces propos m’ont fait peur, et montraient clairement qu’elle ne connaissait pas le sujet.

Mais bon, j’ai essayé de mettre ça de côté, et de me plonger dans ma lecture. Et au final, ben j’ai trouvé que c’était pas si mal. Alors, clairement, il y a des maladresses hein, en terme de vocabulaire (transformation, métamorphose… mouais, bon), sur les opérations aussi c’est franchement pas terrible, mais globalement, ça va.

Pour ce qui est de l’histoire, Jo a 14 ans, et vit avec ses parents. Tout commence le jour où son appartement brûle, ainsi que le reste de leur petit immeuble. Toute la famille se retrouve donc à la rue.

Suite à cet évènement traumatique, on découvre que Jo se sent coupable de l’incendie et on en apprendra un peu plus au fil du récit. Et l’incendie sera un déclic pour le personnage, qui se rend compte que son genre n’est pas celui qu’on lui a assigné à la naissance, et qu’il est en fait un garçon.

Alors, certes, il y a des facilités, puisqu’on prend Jo pour un garçon depuis toujours, grâce à son style androgyne, et hop, une coupe de cheveux plus courte, et le doute n’est plus permis. Je ne dis pas que ça n’arrive jamais, mais bon, y a plein de gens pour qui ce n’est pas le cas quand même.

Mais à part ces maladresses et ces facilités, je peux vraiment dire que ce livre m’a touché, et je pense que si je l’avais lu à l’adolescence, il m’aurait même fait du bien. J’ai bien conscience que là, je suis adulte, et que j’ai des exigences assez élevées, mais je ne trouve pas ce livre dangereux, comme peut l’être Trans Barcelona Express, par exemple. Je trouve juste dommage que l’autrice n’ait pas eu envie de faire mieux, ne serait-ce qu’en faisant relire son roman par des personnes concernées.

La maison aveugle, Alex Reeve

maison aveugleSoupir…

Alors, à la base, j’ai vu passer un tweet vantant les mérites de La maison aveugle, dont je n’avais pas du tout entendu parler. Il s’agissait d’un polar dans le Londres de 1880, avec un personnage principal trans. Franchement sur le papier, ça me donnait super envie !

En ce qui concerne l’histoire, Leo Stanhope est assistant d’un médecin légiste. Dix ans plus tôt, il a quitté sa famille pour pouvoir vivre sa vie en tant qu’homme, sa famille ne l’acceptant évidemment pas du tout vue l’époque. Leo est amoureux d’une prostituée, Maria, qu’il espère pouvoir sortir de sa maison close. Malheureusement, cette dernière est assassinée et Leo est accusé du meurtre. Il va se mettre en quête de la personne qui a tué sa bien aimée.

Bon, l’histoire de base, pourquoi pas. Le début du roman, aussi, pas grand-chose à dire niveau représentation, ça ne partait pas trop mal. Jusqu’à ce que j’arrive à ce passage :

A l’époque où j’étais gardien, on avait découvert qu’une patiente du service des femmes possédait des attributs masculins, malgré ses longs cheveux, sa robe en soie et son corset serré. Nous étions tous sous le choc, même moi. Quand j’allai voir ce triste garçon au teint blême, il se présenta sous le nom d’Eliza. Je lui tendis la main mais il ne put la prendre, ayant les poignets attachés au cadre du lit.

[…]

C’était la première fois que je rencontrais une personne dont le malheur ressemblait au mien. A vrai dire, j’ignorais même que d’autres cas pouvaient exister. J’avais terriblement envie de lui parler de moi. De savoir s’il ressentait la même chose, si lui aussi passait son temps à surveiller le moindre de ses gestes, à contrôler les modulations de sa voix. J’aurais voulu savoir s’il lui arrivait, comme moi, de sombrer dans la mélancolie, épuisé par cette vigilance de tous les instants.

Mais wow quoi ! Il croise quelqu’un comme lui, et le premier truc qu’il fait c’est s’arrêter à ses organes génitaux, et la genrer au masculin ?! Ça n’a aucun sens.

Franchement, ça m’a bien coupé dans mon élan, et j’ai eu beaucoup de mal à adhérer ensuite, notamment parce que ce n’est que le début ! J’ai trouvé pas mal de points assez gênants.

En commençant l’histoire, je me suis demandé si c’était écrit par un auteur cis ou trans, ben je ne me suis pas posé la question bien longtemps ! J’ai trouvé qu’il avait une fascination assez malsaine envers les corps trans, enfin celui de son personnage en l’occurrence, mais aussi qu’il n’hésitait pas à le malmener de différentes façons (attention spoiler) : allant d’une scène très malaisante où Leo est obligé de se travestir en femme jusqu’à une scène de viol, suivie deux jours après d’une scène d’avortement complètement what the fuck (nan mais deux jours après quoi !!!!).

Le personnage, une fois n’est pas coutume dans les représentations lgbt+, est allégrement maltraité : mégenrage, violences physiques, perte d’emplois, viol donc, mais aussi tentatives de suicide. Le tout saupoudré de phrases récurrentes qu’on lui assène en mode « oui mais vous les hommes », comme si l’auteur essayait de montrer que Leo n’était pas un « vrai homme » puisque trans.

Donc en terme de représentation, clairement je trouve ça naze, déjà parce que je trouve qu’une fois de plus, on a un regard malsain de cis sur un personnage trans, qui y associe tous les traumas qu’il peut imaginer, tout en se focalisant pas mal sur le corps et les organes génitaux. Et en plus, l’histoire est même pas géniale, j’ai trouvé le temps long, et les rebondissements hyper artificiels.

Et j’en ai marre de voir des personnages trans qui s’en prennent plein les dents, c’était pas possible de garder l’idée de départ et d’en faire un personnage cool, fort sans forcément qu’il se tape toute la misère du monde ?! Et sans que sa transidentité serve de ressort scénaristique, comme si elle était là pour pallier aux défaillances du scénario ?

Sous le lit, de Quentin Zuttion

Sous-le-litChromatopsie c’était beau, c’était fort, ça te foutait des claques et te prenait aux entrailles, c’était aussi très queer et tendre parfois, bref, j’avais adoré.

Du coup, j’étais bien tenté d’aller voir du côté de la première BD de Quentin Zuttion, publiée aux éditions Des ailes sur un tracteur (édition lgbt+ qui a mis la clé sous la porte, comme tant d’autres…), et donc plus disponible. Fort bonne nouvelle pour nous, les éditions lapin ont eu la bonne idée de rééditer Sous le lit.

La préface de l’auteur met direct dans le bain, les émotions seront au rendez-vous, et en deux pages, il évoque déjà la solitude à grandir en étant homosexuel, les secrets que cela engendre, le poids du SIDA quand on est au début de sa vie sexuelle et que l’on nous dit qu’aimer peut tuer.

Sous le lit est une évocation très juste de cette période, à la sortie de l’adolescence, de ce moment compliqué où le héros, Valentin, est out auprès de ses ami·e·s mais pas de sa mère (dont il est pourtant très proche), et où souffle un vent de liberté mais avec ce poids du risque du SIDA en fond permanent.

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Valentin a eu une aventure d’un soir, et l’alcool n’aidant pas, il ne se souvient plus si son amant a mis une capote. L’angoisse monte, puis le déni, mais l’angoisse ressurgit régulièrement, de plus en plus forte. Les dessins de Quentin Zuttion l’expriment très bien, je vous laisse juges, mais personnellement ça me tord de l’intérieur à chaque fois tellement c’est fort.

Sous le lit plonge dans pas mal d’émotions d’ailleurs, car on suit le personnage aussi à travers ses relations : amicales, familiales et amoureuses. Et toutes sonnent justes. Elles ne sont pas toujours faciles, mais la tendresse est toujours présente.

Et comme la représentation, c’est la vie, on a pas seulement des personnages gays, mais aussi de la bisexualité féminine, et ouais !

La fille dans l’écran, de Manon Desveaux et Lou Lubie

fille écranLa fille dans l’écran est une BD au concept plutôt original, puisqu’elle est dessinée à quatre mains. Les autrices se sont partagé les personnages, dont les pages se lisent en miroir. Manon Desveaux se charge de Coline du côté gauche, tandis que Lou Lubie (l’autrice du très intéressant Goupil ou Face) se charge du personnage de Marley, du côté droit.

J’ai bien accroché au concept, et le découpage est vraiment intéressant et dynamique, puisqu’au fil des échanges et des rencontres des personnages, les personnages et les dessins se mêlent à la planche de l’autre. Les jeux de couleurs (pour Lou Lubie) et de noir et blanc (pour Manon Desveaux) sont aussi très efficaces, et participe à l’immersion immédiate dans l’histoire et dans le caractère des personnages.

Coline est une jeune femme de 20 ans, qui a peu confiance en elle. Elle a arrêté l’école pour cause de phobie scolaire et souffre de crises d’angoisse. Elle vit actuellement chez ses grands-parents, à la campagne, et espère pouvoir faire carrière dans le dessin, malgré le peu d’encouragement de ses parents. C’est d’ailleurs en faisant des recherches pour son projet d’album jeunesse, qu’elle va tomber sur des photographies de Marley, une française partie s’installer à Montréal. Passionnée de photographies, elle a peu à peu laissé sa passion de côté. Elle vit avec son copain et a un boulot alimentaire dans un café. Ses échanges avec Coline vont lui donner envie de reprendre la photo.

Alors, je ne vous le cache pas, même si j’aime beaucoup le concept, et que les dessins de Manon Desveaux m’ont particulièrement enchantée, j’ai trouvé l’histoire assez légère et déjà vue. C’est tout doux, très mignon, et ça montre très bien les dessous des débuts d’une relation virtuelle, et les inquiétudes que l’on peut avoir avant de se rencontrer pour de vrai. Mais je n’ai pas eu de surprises au niveau de l’histoire (notamment côté Marley, qui vit avec son copain, avec qui elle a trop de différends, j’ai trouvé ça assez classique et caricatural). Mis à part ça, j’ai passé un bon moment en lisant cette BD, et surtout ça finit bien ! Et gros bonus, on a deux personnages féminins qui s’embrassent sur la couverture, donc en terme de visibilité, je trouve ça top !

Nous qui n’existons pas, de Mélanie Fazi

mélanie faziC’est parfois difficile de parler d’un livre qu’on aime beaucoup, et qui a fait un tel écho en soi, car comment rendre compte de ce qu’il a bouleversé en nous ?

J’ai découvert Nous qui n’existons pas grâce à un coup de cœur de libraire (merci Terre des livres). Derrière le petit mot, une couverture qui intrigue et qui appelle, où l’on ne sait pas bien ce que l’on voit, et ce qui est flou. Selon les mots du libraire, le livre parlait d’asexualité, un sujet méconnu pour moi, et qui de prime abord n’avait pas de raison de faire écho à ma propre histoire.

Et pourtant ! Oh la la, mais comment vous décrire la façon dont ce texte m’a happé dès les premières lignes ? Comment je n’ai plus pu décrocher de ma lecture, tant l’écriture de l’autrice, et son histoire m’appelaient.

Je suis tombé sous le charme des mots de Mélanie Fazi, sa plume d’autrice de nouvelles fantastiques et de traductrice n’y est sans doute pas pour rien. Et j’ai été emporté par sa vie et sa façon de nous la conter.

Comment vivre dans un monde où le couple est au centre de tout, quand on ne ressent aucun désir pour cela ? Aucune pulsion amoureuse ou sexuelle pour qui que ce soit ? Et que la solitude, pourtant si mal perçue, est synonyme de bien-être et d’épanouissement ?

Mélanie Fazi nous fait partager son décalage (qui ne se limite d’ailleurs pas à cela, puisqu’il intervient aussi entre autres, dans son écriture et son intérêt pour le fantastique), et la difficulté à trouver sa place quand on ne se reconnait pas dans les discussions autour de soi, et que tous les livres, films ou chansons vantent les mérites de l’amour. Au-delà du fait de ne pas se reconnaître, comment avoir l’air « normale » et ne pas se trahir auprès des autres quand on ne comprend pas pourquoi cela semble si évident pour le reste du monde.

Mélanie Fazi nous raconte sa construction en différentes étapes, de sa tentative de se plier à la norme, à la découverte de son attirance pour les femmes sans pour autant avoir envie de la concrétiser, jusqu’à son acceptation et ses différents coming out. Elle parle aussi de l’importance des étiquettes, de l’importance de pouvoir se reconnaitre et se dire, et tout simplement d’exister aux yeux du monde. Ce chemin n’est pas évident, et l’on ne trouve pas toujours l’étiquette qui nous convient, et si elle se reconnaît quelque part sur le spectre de l’asexualité, Mélanie Fazi n’a pas encore trouvé le terme qui lui conviendrait tout à fait. De même qu’elle ne peut pas se définir comme hétéro, mais qu’en tant que « lesbienne non pratiquante », ce n’est pas toujours évident de s’affirmer aux yeux des autres.

Je n’imaginais pas à quel point ce livre me parlerait et me toucherait, à quel point je m’y identifierai aussi régulièrement. Je pense qu’il parlera à toute personne queer, car nos problématiques se ressemblent, et je comprends mieux maintenant en quoi les personnes asexuelles et aromantiques peuvent faire partie de la communauté lgbt+.

Ce livre est aussi tellement plus riche que ce que j’en dis ici, car au-delà de questionner les normes dans lesquelles on vit sans même y penser, Mélanie Fazi nous parle aussi d’identité, et de construction de soi. Et cela passe aussi par le biais de la lecture, de l’écriture et de la musique. Assurément une autrice à suivre, dont il me tarde de lire les nouvelles.