Archives pour la catégorie BD

Alice au pays du réel, d’Isabel Franc et Susanna Martin

alice_au_pays_du_reel_couvTout commence par un prologue où Isabel Franc explique le pourquoi de cette BD. Autrice de plusieurs romans (elle a notamment publié une trilogie de romans policiers sous le pseudonyme de Lola Van Guardia)), elle s’est associée à une dessinatrice pour parler du cancer du sein. Elle s’est inspirée de sa propre histoire mais pas seulement, et à la demande de ses amis et connaissances, a décidé d’en parler avec humour. Le choix de la BD s’est imposé, pour que le livre soit accessible plus facilement à des personnes en chimio, dont l’énergie est mise à mal. Le média de l’image est alors plus simple pour rentrer facilement dans l’histoire.

Honnêtement, j’avais pas mal d’attentes sur cette BD, ça m’avait l’air chouette, utilisant l’humour tout en parlant d’un sujet grave, mais j’ai été déçue…

Je crois que le côté lesbiennes, amies, amantes, m’a un peu évoqué Gouines à suivre d’Allison Bechdel (dont je viendrai parler un jour, promis, juré, craché !) et bon, évidemment, rien à voir, et j’avais probablement mis la barre assez (trop ?) haute.

alice_au_pays_du_reel_imageBref, du coup, tout va très vite, de saynète en saynète, de la vie très remplie d’Alice, de ses nombreuses amies, de ses deux amies/amantes, de la découverte de son cancer, à la chimio, à l’ablation du sein… Bref, tout va trop vite, sans qu’on ait le temps de s’attacher aux personnages. L’autrice a voulu trop en dire, et même si elle évoque des sujets intéressants (que faire après l’ablation d’un sein : reconstruction, soutien-gorge rembourré, laisser tel quel ou assumer avec un tatouage ? ; comment retrouver une vie sexuelle après toutes ces épreuves ? etc), au final, et c’est triste à dire, je ne retiens rien de cette BD.

 

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La nuit mange le jour, d’Hubert et Burckel

9782344012208-LLa nuit mange le jour n’est pas une BD à mettre entre toutes les mains. Déjà pour cause de contenu très explicite, la sexualité entre hommes y est montrée de façon extrêmement crue, mais aussi parce que le contenu est sombre, très sombre.

Tout commence de façon assez classique, un coup d’un soir entre deux hommes qui viennent de se rencontrer. Thomas est un jeune homme fluet plutôt timide et effacé, et Fred un artiste plus âgé, costaud et charismatique.

La scène de sexe qui s’ensuit est plutôt douce, et Fred fait preuve de prévenance envers Thomas, moins expérimenté.

Les deux vont se revoir très rapidement, et entamer une véritable relation. Thomas est fasciné par le photographe, et aussi par les photos de son ex, Alex, que l’on retrouve partout dans l’appartement. Thomas se sent totalement inférieur et insignifiant par rapport à Alex, d’une grande beauté, et qui semblait avoir un charisme fou. Il découvre petit à petit que Fred et lui entretenaient une relation assez particulière, où Alex était avili. Thomas se découvre alors des envies de plus en plus sombres et malsaines, et se demande si Fred n’a pas tué Alex…

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C’est sombre hein, je vous ai prévenu. Mais franchement, c’est très bien, et ça nous emmène dans les méandres de la noirceur humaine, le tout servi par un graphisme impeccable. C’est beau, les corps masculins sont magnifiés, et les photos que Thomas découvre au fil des pages nous emmènent dans un univers onirique et horrifique, on se croirait chez Barbe Bleue.

Thomas est un personnage intéressant, je trouve, qui se considère comme moche et insignifiant, et qui se découvre des penchants d’une telle noirceur qu’il risque de s’y perdre…

Le titre et la couverture sont très beaux, et sont à l’image du contenu. Vous êtes prévenus, à vous de voir si vous voulez vous y frotter !

 

 

Collaboration horizontale, de Navie et Carole Maurel

collaborationHorizontaleCarole Maurel, encore et toujours ! Et oui, je vous ai déjà dit que j’aimais son travail, et voilà que deux BD qu’elle illustre sont sorties coup sur coup, pour mon plus grand plaisir.

Collaboration horizontale relate la vie d’un immeuble en 1942, et plus particulièrement, la vie des femmes qui l’habitent. Tout part de Rose, puisque c’est de ses souvenirs qu’il s’agit (la BD commence sur elle, âgée, discutant avec sa petite fille qui a un chagrin d’amour). Son mari est prisonnier en Allemagne, et elle vit seule avec leur fils en attendant son retour. Au quotidien, elle croise la gardienne de l’immeuble, son mari aveugle, leur fille étudiante qui porte des pantalons et veut que le sort des femmes évolue, mais aussi une dame âgée acariâtre et sénile, une femme battue qui attend un enfant, une autre qui s’en sort comme elle peut. Rose aide aussi une femme juive et son fils, qui ne peuvent plus sortir de chez eux. C’est en les protégeant qu’elle rencontre Mark, un soldat allemand, et contre toute attente, pour l’un comme pour l’autre, c’est le coup de foudre et le début d’une passion interdite. Bien entendu, on est en temps de guerre, et tout ne finira pas bien…

On a ici un beau portrait des femmes de l’époque, chacune avec son courage, ses espoirs, ses attentes, ses mesquineries aussi.

Je vous parle de cette BD  pour un personnage en particulier, Simone, celle qui veut s’affranchir des lois des hommes,  résister, et qui tombe amoureuse d’une femme. C’est un beau personnage, et qui trouve sa place au milieu des autres.

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On connait l’Histoire, mais malgré tout Collaboration horizontale touche et émeut, et encore une fois, le trait de crayon de Carole Maurel fait mouche.

Écumes, d’Ingrid Chabbert et Carole Maurel

Couv_299621Je vous ai déjà parlé de Carole Maurel pour sa BD Luisa, ici et là. J’aime beaucoup son trait de crayon, et elle assure ici le dessin du scénario d’Ingrid Chabbert, inspirée de sa propre histoire.

Une femme essaie désespérément d’avoir un enfant avec sa compagne, et commence à ne plus y  croire. Le jour où elle tombe enfin enceinte, c’est la joie et le soulagement. Ce sera de courte durée. La grossesse se passe mal, et le bébé meurt. Le couple est dévasté.

Écumes parvient à nous raconter cette histoire en peu de mots, mais tout en force, en émotions, en subtilité. Le graphisme accompagne parfaitement l’histoire, passant de scènes oniriques à la réalité, jouant sur les couleurs, et le noir et blanc.

La douleur de ces femmes est palpable, et poignante, et leur retour à la vie n’en est que plus beau. Le noir et blanc à la mort du bébé va peu à peu se teinter de couleurs, et celle qui a perdu le bébé va retrouver goût à la vie grâce à l’écriture, et l’envie de partager ses histoires.

En bref, une très belle histoire magnifiquement mise en images, totalement universelle, sur la perte d’un enfant. Et j’ai apprécié qu’on nous montre un couple lambda sans s’attarder un seul instant sur le fait que ce soit deux femmes.

Le vrai sexe de la vraie vie, de Cy, et Corps Sonores, de Julie Maroh

Ces derniers mois, deux BD importantes sont sorties. Et les thématiques et la façon de les traiter se recoupent, à mon sens, c’est pour ça que j’ai décidé d’en faire un seul et même article.

Commençons avec Cy, qui a publié aux éditions Lapin Le vrai sexe de la vraie vie. A la base, on peut trouver ses BD sur des thématiques sexuelles sur le site de Madmoizelle. Le tout a été repris, retravaillé, augmenté, pour en faire ce chouette ouvrage (donc oui, même si vous avez déjà tout lu sur Madmoizelle, ça vaut quand même le coup de l’acheter).

La préface donne le ton :

Parlons de sexe, montrons le sexe, et surtout découvrons des sexualités au pluriel, accordées à tous les genres ou à aucun, selon une palette infinie et sans se limiter à seulement cinquante nuances.

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Et c’est là que je trouve ça révolutionnaire, c’est une BD qui parle de cul, très clairement, qui appelle un chat un chat (et une chatte une chatte, bon, bref…), qui laisse à voir des vulves, des pénis en érection, des pénétrations, mais surtout qui montre un large panel de sexualités, de pratiques. Le livre est certes court, mais appelle à l’ouverture, à la discussion, au consentement évidemment, mais aussi au rire, ça dédramatise allégrement. Y sont donc montrées des sexualités hétéros, homos, des corps trans, des corps handicapés, et abordées des thématiques pas si fréquentes (le fait de ne plus avoir envie, un trio qui finalement tombe à l’eau parce que ça ne fonctionne pas, ou les ratés sexuels qu’on a tous connus). Bons points également, les rappels disséminés sur la protection, le consentement, le sexe et le handicap…

Bref, une BD à faire lire à tous, pour sortir un peu de tous les stéréotypes qu’on connait, et qui envahissent les écrans.

Autre BD à lire et à faire découvrir, Corps Sonores, de Julie Maroh, aux éditions Glénat. J’ai parlé du Bleu est une couleur chaude il y a quelques temps, et de l’avis que j’en avais après quelques années. Corps Sonores est plus abouti, plus ouvert, et vraiment une pépite.

Encore une fois, le livre sort du lot, je trouve, par son ouverture, et son discours à contre-courant de l’univers mainstream dans lequel nous évoluons…

L’intro me fait penser à du Virginie Despentes, c’est dire !

La danse quotidienne des normes et des stéréotypes nous rappelle à quel point le corps est politique. Tout comme nos états amoureux. Le couple hétérosexuel monogame, blanc, beau et à l’éternel sourire de dentifrice, reste dans l’inconscient collectif le schéma souverain de l’état amoureux. Où sont les autres réalités ? Où est la mienne ?

Courtes-pattes, grassouillets, colorés, androgynes, trans, scarifiés, malades, handicapés, vieux, poilus, hors-critère-esthétique… Pédés, gouines, travelos, freaks, inconstants, cœurs d’artichaut, multi-amoureux et aventuriers, nous écrivons nos propres poèmes, vibrons à travers nos propres romances.

Nous ne sommes pas une minorité, nous sommes les alternatives.

Car il y a autant de relations amoureuses qu’il y a d’imaginaires.

Corps Sonores est une succession de rencontres, de personnages, qui en peu de pages, nous emportent avec eux à chaque fois.  Julie Maroh a choisi de centrer ses histoires dans la ville de Montréal, qui d’une part, est plus ouverte que par chez nous (comme on peut le constater sur les discussions au sujet du polyamour par exemple), et d’autre part est intéressante, du point de vue culturel et linguistique. L’ouverture des possibilités, des sexualités, me semblait tout à fait dans le cadre avec ce mélange des langues.

L’autrice nous fait rencontrer des personnages, qui nous ressemblent ou qui nous sont opposés, mais qui tous, sont crédibles, touchants, sensibles. Son dessin m’a transportée au milieu de tous ces couples ou de ces solitudes, avec ces corps désirants, et désirables. Un corps pouvant parfois littéralement s’enflammer, un cœur sortir de sa poitrine, les émotions et les sentiments sont palpables.

Une telle variété de désirs, de couples, de corps, d’orientations et d’identités sexuelles est tellement rarement représentée que c’est réellement une bouffée d’air frais de pouvoir se plonger dans un tel livre.

Et c’est d’autant plus plaisant de se retrouver avec deux livres aux thématiques similaires (même si l’un plus axé sur la sexualité, et l’autre sur les sentiments amoureux) à peu de temps d’intervalle. Plus qu’à espérer que ce sera le début d’une longue série, que chacune et chacun puisse se reconnaître dans ses lectures, et ne pas se sentir en permanence en marge.