Archives pour la catégorie Roman

Foyer, d’Ariane Sirota

image.htmlJ’en parlais il y a quelques temps dans mon bilan lectures et surtout mon bilan attente de lectures, et j’ai enfin pu me plonger dans Foyer, d’Ariane Sirota. Je suis très heureuse de venir vous en parler ici, et touchée de bien des façons par ce roman qui fait écho en moi, et qui m’a été personnellement adressé et dédicacé.

Tout commence à Modere, en Haute-Savoie, dans une communauté féministe où la vie semble très dure, et surtout très isolée du reste du monde. Jusqu’au jour où l’Internationale féministe leur lance un ultimatum, et où plusieurs membres se voient contraints d’aller visiter d’autres communautés. Tout d’abord réfractaires, certain.e.s finissent par découvrir à quel point Modere les a embrigadé.e.s dans une pensée unique et un labeur toujours plus dur.

Foyer, c’est avant tout une expérience de lecture. Chaque communauté a son langage et sa façon propre de lutter contre le sexisme, et c’est très intéressant de voir par quels biais ça peut passer. Et cela se reflète bien évidemment dans les façons de vivre des communautés, très différentes les unes des autres, et que j’ai adoré découvrir, notamment par le regard des membres de Modere, tour à tour méfiant, étonné ou agréablement surpris.

Foyer évoque des sujets et des problématiques vraiment passionnants, sur les communautés et ses dérives, sur le genre, le sexisme, le langage, le corps, genré ou non, le couple, la famille et j’en oublie certainement.

Ce livre fait écho à un autre, lu récemment, Les sentiers de l’utopie (d’Isabelle Fremeaux et John Jordan, aux éditions La découverte), où les auteurs parcouraient l’Europe pour visiter différentes communautés. Dans les deux ouvrages, la vie dans ces microcosmes permet de mettre à jour des problématiques et évoque des façons de vivre qui semblent à la fois lointaines et proches des nôtres.

C’est le genre de livre en tout cas qui fait réfléchir, qui peut permettre de remettre en cause les évidences, d’aider à s’affranchir des diktats qu’on nous impose, et de s’ouvrir à l’autre, à soi.

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Désorientale, de Négar Djavadi

Wet Eye GlassesDifficile de savoir par où commencer pour évoquer ce roman, si foisonnant.

Kimiâ, la narratrice, est dans la salle d’attente d’un hôpital en vue d’une procréation médicalement assistée. Le début d’une histoire qui pourrait somme toute être assez banale, sauf que Kimiâ est iranienne, exilée à Paris depuis l’enfance, et a une histoire familiale suffisamment riche pour en parler pendant des heures.

Désorientale est un premier roman, et il est d’une richesse et d’une densité incroyables. Kimiâ nous promène entre flash-backs sur ses grands-parents, son enfance, et cette salle d’attente de l’hôpital Cochin. Au début, tout semble un peu confus, il faut prendre ses marques, se perdre dans ce récit non linéaire et si riche à la manière d’un conte, et puis on se laisse porter par toute cette histoire familiale, par le récit d’un pays, l’Iran,  le déracinement et le choc des cultures.

Désorientale est un roman sur l’identité, qu’elle soit familiale avec cet arbre généalogique compliqué, politique avec l’engagement des parents de Kimiâ, culturelle (franco-iranienne, mais également européenne). L’identité y est aussi présente par l’orientation sexuelle, et je ne veux pas trop en dévoiler, mais c’est une question centrale dans ce livre, et importante par rapport à la culture iranienne, où il vaut mieux être transgenre et rester dans une binarité homme-femme, qu’homosexuel.

On y trouve différents personnages lgbt, et c’est intéressant de voir qu’une identité peut être connue de tous, mais qu’aucun mot ne doit être posé dessus.

Vous me direz : c’est cliché l’histoire de cette fille dont le père veut un fils, qui vire garçon manqué et finit lesbienne.

C’est vrai.

Mais c’est vrai quand on a accès aux livres, aux cinémathèques qui projettent Sylvia Scarlett ou Les Larmes amères de Petra Von Kant. Quand on a digéré mai 68 et la libération sexuelle, les mouvements féministes et Simone de Beauvoir. Quand on a écouté les Runaways, Bowie, Patti Smith, fumé et bu jusqu’à l’aube, dans des lieux sombres asphyxiés de musique binaire, pour éventuellement ne plus distinguer une bouche d’une bouche, une main d’une main, un homme d’une femme. Et encore, si cela était vraiment évident, certaines réalités auraient fini par devenir banales. Dans les parcs, les mères regarderaient leur fille aux cheveux courts qui réclame une voiture télécommandée à Noël et diraient : « Oh lala celle-là, on ne sait jamais, elle finira peut-être lesbienne ! » La voisine rirait ou s’attendrirait parce que les enfants sortent de nous, mais ne sont pas obligés de nous ressembler, pas vrai ?

Mais, vu de Téhéran, ce genre de cliché, même avalé de travers, n’existe pas. Le terme « garçon manqué » n’existe pas ; ni aucun autre terme, aucun autre mot, qui reconnaîtrait un tant soit peu cette différence. On est garçon ou fille et ça s’arrête là.

Un très beau roman qui mérite de s’y plonger totalement, où l’Histoire et le romanesque se croisent, tout en justesse et en émotions.

L’âge d’ange, d’Anne Percin

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J’ai lu L’âge d’ange il y a six ou sept ans, et en avais été très marquée à l’époque. Je l’avais trouvé particulièrement touchant et émouvant.

J’avais un peu peur en relisant ce tout petit roman (126 pages) d’être déçue, de ne pas y retrouver ce qui m’avait tant bouleversée. Et bien franchement, aucune déception. Dès les premières pages, j’ai été complètement embarquée avec le personnage principal.

Et en toute saison, j’avais froid. J’ai longtemps eu froid, je crois.

Pour me réchauffer ou pour sentir quelque chose, j’avais pris des habitudes bizarres. Enfant, je m’arrachais quelques cheveux, en haut du front, ces cheveux fins qui sont à la bordure et qui ne servent à rien, dirait-on. Je me rongeais les ongles et les petites peaux qui les entourent, les parois intérieures des joues… Si j’avais pu m’avaler moi-même, me dévorer, je l’aurais fait. Mon corps m’encombrait, j’en faisais abstraction et je ne le sentais plus guère que dans les moments où il se mettait à saigner, ce qui arrive fréquemment quand on s’arrache la peau.

Les autres m’étaient indifférents, ils n’existaient qu’en bloc. « Les autres », ce n’était pas une somme d’individus, mais un agglomérat d’êtres asexués, indifférenciés.

Je me souviens que, dans mon enfance, je ne savais pas faire la différence entre les filles et les garçons, de même que j’étais incapable de dire si mon maître d’école était jeune ou vieux. Cela amusait beaucoup mes parents.

Ma vie était à l’intérieur des livres.

Du personnage principal, on ne connaîtra pas le genre, pendant plus de la moitié du roman.  17 ans et complètement asexué, il vit uniquement dans les livres, et plus particulièrement dans la Grèce antique.

Quand je rêvais parmi les rayons, on m’aurait posé une colle si on m’avait demandé, à mon tour, de dire qui j’étais.

Enfant ou vieillard ? Garçon ou fille ? Je ne savais pas.

Longtemps, je n’ai pas su. J’étais un ange, peut-être. Un ange qui attend la chute.

Loin de l’exercice de style, qu’on pourrait craindre, du fait de ne pas connaître le sexe du personnage, on est vraiment plongé dans la tête d’un être asexué.

Sa vie est rythmée autour d’un livre en particulier, Amours des dieux et des héros, consulté uniquement à la bibliothèque du lycée. Un jour, l’ouvrage disparait, emprunté par quelqu’un d’autre. Notre élève va alors faire la rencontre de l’Autre, et par là, s’ouvrir au monde. Son amitié avec Tadeusz, un Polonais boursier, un peu à part dans ce lycée d’élite où la plupart des élèves ont une vie plus qu’aisée, va bouleverser toute sa vision de la vie.

Pour moi, L’âge d’ange est l’histoire d’une naissance. Et cela n’arrive en général pas sans douleur.

Notre personnage principal va ainsi découvrir l’amitié, l’amour, mais aussi l’injustice, les différences de classe, la politique, les préjugés, quels qu’ils soient.

Pour le côté lgbt, je ne peux pas en dire plus, sans trop dévoiler le roman, mais pour moi le côté asexué du personnage suffit déjà à lui donner une place sur ce blog.

Je crois que L’âge d’ange n’est plus disponible, mais si vous tombez dessus, foncez. C’est fin, juste, et franchement bouleversant.

Player One, d’Ernest Cline et autres réflexions

Quand j’ai ouvert ce blog, je me suis simplement dit que j’avais envie de parler de mes lectures lgbt, probablement parce qu’à certains moments de ma vie j’ai recherché des sites qui recensaient tout ce qui traitait du sujet. En avançant un peu dans mes lectures, je me suis dit que j’avais aussi envie de parler du féminisme et de la question du genre, même si ça ne rentrait pas directement dans le sujet.

Mais je suis régulièrement confrontée à d’autres interrogations, à partir de quel moment parler d’un livre sur ce site ?

Dans ma vie, je n’ai pas que des lectures à caractère lgbt, loin de là. Je me laisse porter selon mes envies, et même si nous vivons dans un monde hétérocentré et à dominance masculine, force est de constater que même sans chercher aller vers des lectures queer, j’ai plutôt tendance à me tourner vers des auteures ou vers des thématiques avec des personnages en marge.

Tout ça pour vous dire quoi (mais qu’est-ce donc que tout ce blabla ?!) ? En gros, que dans ma pile de lecture, on trouve des livres dans lesquels je sais qu’il y a un ou des personnages lgbt, et d’autres qui m’intéressent pour d’autres raisons. Ces derniers temps, je me désolais que dans ma pile ne se trouve aucun livre à caractère lgbt, avant de me rendre compte que dans presque tous, il y en avait. Signe sans doute positif d’une évolution de la société. Mais je reviens à ma question, à partir de quel moment parler d’un livre sur ce blog ? Quand j’étais enfant, je lisais tout ce qui se trouvait dans ma bibliothèque de quartier et je n’ai souvenir que d’un seul livre avec un personnage lesbien (je serais d’ailleurs bien incapable de me rappeler du titre). Super la représentation et l’identification…

(Je ne parle pas du Club des cinq et du personnage de Claude, auquel je me suis bien identifiée, mais sur lequel aucune étiquette n’est posée)

Après ça et dès que j’ai pu (bien plus tard à vrai dire), j’ai eu envie de lire tout ce que je pouvais avec des personnages lgbt, mais en général, je ne cherchais pas des personnages secondaires. Bon évidemment, maintenant je suis moins en quête de représentation, et j’aime beaucoup trouver des personnages lgbt naturellement inscrits dans une histoire, même si c’est très secondaire. Donc pour moi, c’est important d’en parler ici aussi, mais ça reste parfois délicat quand c’est vraiment accessoire d’une part, et quand d’autre part, ça en dévoile beaucoup trop sur l’histoire.

Du coup, une fois tout ça exposé, si je vous parlais de Player One ?

9782266242332Player One est ma dernière lecture en date, roman de plus de 600 pages qui m’a tenu en haleine pendant deux jours (j’en ai presque oublié de  nourrir mes chats).

Nous sommes en 2044, la planète ne va pas bien du tout. Pour pallier à ça, chacun s’absorbe dans l’OASIS un univers virtuel absolument énorme. Jusqu’au jour où le créateur de l’OASIS, Halliday, décède, et n’ayant pas d’héritier, décide de léguer sa fortune à qui découvrira les trois clés ainsi que l’œuf de Pâques qu’il a caché dans le système.

Petit détail, Halliday était un gros geek fan des années 80 dans lesquelles il a grandi, et sa chasse au trésor est directement inspirée de ses centres d’intérêt.

Pendant plusieurs années, des tas de gens partent en quête, mais sans succès, et on finit par se demander si l’œuf existe bien. Jusqu’au moment où Wade, un jeune homme de 17 ans, trouve la première clé. La chasse est alors lancée et tous les coups sont permis.

Très prenant, Player One nous plonge dans la culture pop des années 80, passant des jeux d’Arcade aux Monthy Python, de Ricky ou la belle vie à Donjons et Dragons. Pas besoin d’être un expert, ni en jeux vidéo, ni en années 80 pour apprécier ce roman, qui arrive à nous tenir en haleine dans un monde presque totalement virtuel (les moments dans le monde réel sont finalement assez rares).

Pourquoi j’en parle ici me direz-vous ? Et vous vous poserez sans doute cette question pendant presque tout le livre si vous le lisez, et n’aurez pas la réponse avant au moins 500 pages. Est-ce que le côté lgbt du roman est la raison pour lire ce livre ? Clairement non. Mais vous passerez un très bon moment, et je trouve que ça ajoute quelque chose qui n’est pas inintéressant.

Si tout n’a pas péri avec mon innocence, d’Emmanuelle Bayamack-Tam

product_9782070459209_195x320Il y a des livres qu’on ne peut pas lâcher une fois commencés, tout en voulant prendre son temps,  rester dans son univers, et ne plus en sortir. Si tout n’a pas péri avec mon innocence est de ceux-là.

Je ne connaissais pas du tout Emmanuelle Bayamack-Tam avant, et je me plonge à corps perdu dans ses romans depuis cette découverte. Découverte faite grâce à un coup de cœur de libraire (d’ailleurs si vous passez devant l’Astragale à Lyon, je vous conseille vivement d’y faire un saut).

Mais je m’égare, qu’est ce qui se cache derrière un titre aussi long ? Si tout n’a pas péri commence avec une histoire de naissance, et de prénoms, puis se poursuivra avec l’enfance et l’adolescence de Kimberly, notre héroïne, sa naissance à neuf ans, et sa tentative d’évoluer dans une famille disons plus que défaillante.

Des claques je m’en suis pris un certain nombre au cours de ma lecture, passant du rire aux larmes, de surprises en étonnements, l’auteure n’hésitant pas à aller loin, très loin, mais avec quelle force ! On ne ressort pas indemne de ce livre, et la fin m’a laissée frustrée, attendant une suite, ne voulant pas lâcher Kimberly, sa force, son entêtement, sa passion pour les poètes, son amour pour ses frères, son désir ou son absence de désir, pour les filles comme pour les garçons…  Difficile de ne pas en dire trop tant ce livre appelle juste à être découvert, et vécu en même temps que notre personnage principal.