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Hello, monde cruel. 101 alternatives au suicide pour les ados, les freaks et autres rebelles, de Kate Bornstein

hello cruel worldJe suis peu en dehors des clous, mais c’est mon premier article de 2019, donc j’en profite quand même pour vous souhaiter une belle et heureuse année, pleine de chouettes lectures, de représentations positives et de découvertes littéraires.

Pour ne rien vous cacher, j’avais prévu de faire un petit break pendant les vacances de Noël et de revenir ensuite tranquillement. Finalement j’ai eu besoin de faire une pause un peu plus longue que prévue pour différentes raisons. Déjà, j’ai envie que ce blog reste un plaisir, et ces derniers temps, je me suis un peu trop mis la pression et me suis rendu compte que certaines lectures n’étaient plus agréables. D’où mon point suivant, 2019 sera pour moi une année de lecture plaisir, tant pis si je lis moins de choses pour le blog d’une part, et surtout, surtout, j’arrête les lectures qui me sont douloureuses. Si je vois un livre qui m’a l’air problématique, sauf raison X ou Y, je passerai mon chemin. J’ai d’ailleurs des articles sous le coude, qui datent de la fin de l’année, mais je n’avais pas envie de commencer 2019 avec de la mauvaise représentation, donc vous les aurez un jour, mais j’essaierai d’alterner avec des lectures plus saines.

C’est facile de parler d’un livre problématique, et parfois ça fait du bien, mais je me suis rendu compte que c’était néfaste à mon bien être, et que je n’avais plus envie de m’infliger ça.

J’ai eu des lectures sacrément chouettes depuis le début de l’année, et pourtant j’ai eu du mal à me remettre en selle pour le blog. Jusqu’à Hello, monde cruel.

Alors, je tiens d’abord à dire que ce livre n’est pas parfait, j’ai des réserves, et sans doute certains désaccords avec l’autrice, mais franchement, peu importe. Parce qu’au final, ce livre m’a fait énormément de bien.

Déjà, il commence fort, avec non pas une, mais deux préfaces, l’une de Sara Quin (du groupe Tegan et Sara), et l’autre de Paul B. Preciado. Rien que ça !

Je tiens aussi à saluer le travail de traduction de Jayrôme C. Robinet, que je ne connaissais pas mais qui a fait un sacré bon boulot ici. Il précise dans une note comment il a procédé (le livre parle de non binarité et de genre, donc il y a de l’écriture inclusive, le pronom iel est utilisé etc…), et aussi comment il a essayé d’inclure des conseils d’œuvres francophones pour le lectorat français (car Kate Bornstein partage beaucoup de conseils de livres, séries, films).

Le livre, selon le sous-titre, s’adresse aux ados, aux freaks et autres rebelles. Déjà, sachez que vous pouvez le lire à tout âge, si vous avez appartenu à ces catégories à un moment, cela vous parlera tout autant. Pour ma part, je pense que si j’avais eu accès à ce livre pendant mon adolescence, mon cerveau aurait probablement explosé, et j’aurais surement pleuré toutes les larmes de mon corps (peut-être pas dans cet ordre-là), de me sentir enfin le droit d’exister.

Alors, je dis que le livre s’adresse à tous, dans les faits oui, dans la pratique, il est quand même très axé sur les questions queers. Il y aura des choses à prendre pour toutes les personnes hors normes et/ou qui ont déjà vécu un mal-être profond, mais ça reste plus ciblé sur le genre malgré tout. Et il parlera tout particulièrement aux personnes non binaires, c’est tellement rare que je trouve important de le préciser.

Hello, monde cruel se divise en deux parties. Dans la première Kate Bornstein se présente, en tant que personne non binaire, et donne (entre autres) à réfléchir sur toutes les limites que l’on peut ressentir dans sa vie, et comment ne pas les laisser influencer notre identité. Tout en sachant en plus que notre identité peut être fluctuante, que rien ne nous oblige à rester enfermé dans une case à vie.

Dans la deuxième partie, on passe au côté « pratique » et l’autrice propose donc ses 101 alternatives au suicide, avec à chaque fois le degré de facilité, le degré de risque, et le degré d’efficacité. La première alternative étant « Reste en mouvement », et la dernière « Essaie de garder quelqu’un·e d’autre en vie ». Entre les deux, on pourra avoir des conseils variés allant de « Prends la fuite et planque toi » à « Sois éblouissant·e » en passant par « Sois ton·ta propre jumeau·elle diabolique ».

Certains conseils ont pu me paraître presque choquants, en pensant qu’ils s’adressaient à des ados. Mais justement, un livre qui s’adresse à eux en leur proposant de réfléchir, de sortir des sentiers battus, et qui s’adresse à des gens dans un mal-être tel qu’ils pensent au suicide, ne peut pas uniquement passer par des solutions 100% positives, et c’est réaliste de le dire.

D’autant plus que l’autrice prône la bienveillance pendant tout son livre, c’est la base. Et de fait, Hello, monde cruel est sacrément empouvoirant, et m’a fait un bien fou. Je ne suis plus à une période de ma vie difficile, comme ça a pu l’être par le passé, mais je m’y reconnais, forcément, et tous ces conseils peuvent aussi s’appliquer aux coups de blues. Et nous concernent donc toutes et tous à un moment donné.

J’ajoute, si vous aviez encore vraiment besoin d’être convaincus, que j’ai adoré le lire et j’adore encore le feuilleter, parce que la mise en page est belle, et pleine d’illustrations diverses, d’encarts, et c’est un plaisir de découvertes. Un livre atypique, à l’image de son autrice, pour des personnes qui sortent du cadre, quel qu’il soit. Allez-y, foncez !

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Le corps est une chimère, de Wendy Delorme

corps chimèreWendy Delorme est quelqu’un que je suis de loin en loin, mais son nom m’interpelle toujours lorsque je tombe dessus, car je sais qu’elle aborde des thématiques qui m’intéressent. Perfomeuse et autrice queer, j’ai pu la voir dans un film d’Emilie Jouvet, et lire son précédent roman, La Mère, la Sainte et la Putain.

Le corps est une chimère (au titre prometteur) m’a forcément tapé dans l’œil.

Tout commence par des funérailles. S’ensuit une galerie de personnages, et leurs histoires, qui se croisent. On découvrira donc un homme éploré, son ex-femme et son nouveau compagnon, leur fille (ainsi que sa compagne et leurs trois enfants), une travailleuse du sexe amoureuse d’un policier dont le genre n’est jamais nommé, et un couple de lesbiennes.

Le roman aborde des thématiques importantes, et difficiles : les violences faites aux femmes, les négligences policières (et les difficultés de vouloir lutter contre, même de l’intérieur), le statut des travailleuses du sexe. Mais aussi d’autres sujets tout aussi importants : l’identité de genre, les migrants, l’homoparentalité, la PMA, l’homophobie, les classes sociales etc… Et les liens entre les personnages mettent aussi en évidence les liens familiaux, l’amour, le couple, la filiation.

J’ai eu la chance d’assister à une rencontre/lectures avec Wendy Delorme à la librairie Terre des livres, et c’était vraiment un moment très intéressant, qui m’a donné envie de me (re)plonger aussi dans ses autres livres. J’ai aimé découvrir qu’elle avait écrit ce livre en riposte à la Manif pour tous, en espérant que les gens qui manifestaient contre nos droits pourraient le lire. Elle a d’ailleurs imaginé prendre un autre nom pour sortir ce livre, pour gommer son parcours, et s’adresser au plus grand nombre.

Le rapport au vêtement (et au corps) est très important dans ce roman, et c’était intéressant d’entendre l’autrice parler du côté politique du vêtement (et d’apprendre qu’elle donnait des cours sur le sujet également, ça donne envie de retourner à la fac !).

J’aimais déjà bien Wendy Delorme avant cette rencontre, qui m’a confirmé que c’était une autrice à suivre (en plus d’être quelqu’un de très accessible).

Pourquoi la représentation est toujours importante (deuxième volet)

J’ai parlé en début d’année de l’importance de la représentation, et suite au #NationalComingOutDay, j’ai eu envie de compléter ce premier article par un billet un peu plus personnel.

Je l’ai dit précédemment, la représentation est primordiale pour les personnes concernées, et quand je dis primordiale, je pèse mes mots, puisque se voir représenté.e, savoir que l’on n’est pas seul.e, et pas condamné.e à être malheureux.euse peut parfois être une question de vie ou de mort.

Je reprends donc mon expérience, qui rappelons le, n’appartient qu’à moi, je ne parle pas au nom des autres. J’ai grandi avec un accès important à la culture, je ne suis vraiment pas à plaindre de ce côté-là, et je peux dire qu’enfant, j’étais vraiment ce qu’on appelle un rat de bibliothèque. J’ai donc dû lire à peu près tout ce qui se trouvait dans ma bibliothèque de quartier, et pourtant, je n’ai quasiment jamais été en contact avec du contenu clairement lgbtqi.

Soyons clairs, je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, et je trouve cette évolution admirable. Mais à l’époque (pas si lointaine), le rayon jeunesse était loin d’être aussi développé qu’aujourd’hui, et à treize ans, pouf, on passait du « côté des adultes », sans guère de propositions intermédiaires.

J’ai donc grandi dans un monde totalement hétéronormé et cisnormatif. Puis j’ai passé mon adolescence en quête de représentations de gens « comme moi ». Avec un succès un peu mitigé, puisque comme dit précédemment, la plupart des films que j’ai vus à cette époque avec des lesbiennes étaient franchement glauques et/ou déprimants. Mais bon, malgré tout, je savais au moins que l’homosexualité existait, ne serait-ce qu’à travers tous les « sales gouines » et « sales PD » entendus à tour de bras au collège et au lycée.

Pour ce qui est de l’orientation sexuelle, je savais des choses, c’était un sujet un peu tabou, mais malgré tout, plus ou moins connu de tous. Ça ne m’empêchait pas de me sentir unique au monde, mais au fond de moi, je savais qu’il en existait d’« autres ». (Où étant la vraie question, à l’époque, j’avais l’impression que ça restait très marginal, alors que tellement pas en vrai, mais je m’égare)

Bon, par contre, l’identité de genre c’était un tabou ultime, là ça n’existait clairement pas du tout. Je n’arrive pas à me rappeler de représentations que j’ai pu avoir enfant, ni même de la première fois que j’ai entendu parler de transidentité. C’est totalement flou.

J’ai le souvenir très précis d’avoir vu mon premier Almodovar au cinéma avec Tout sur ma mère, mais j’ai pu tomber sur d’autres avant, à la télévision, qui m’ont moins marquée à l’époque (peut-être parce que j’étais un peu trop jeune pour entrer dans son univers). J’ai un souvenir encore plus précis, avec Boys don’t cry, toujours au cinéma. J’avais à peine 16 ans, je découvrais ma préférence pour les filles, et ce film a été une grosse claque émotionnelle. Je me souviens avoir été marqué par le fait que ce soit tiré d’une histoire vraie, et m’être intéressé au vrai Brendon Teena. En tout cas, pour le coup, ça donnait une image de la transidentité franchement dramatique et effrayante.

En termes de représentations d’identités de genre, ça n’allait donc pas très loin…

En 2003, alors jeune étudiante, je découvre un livre de Jeffrey Eugenides, Middlesex, saga familiale avec un personnage intersexe. Je me rappelle d’une certaine fascination pour ce livre, et surtout pour ce personnage. Je ne crois pas me questionner consciemment sur mon genre à l’époque, mais mon intérêt pour ces questions est présent depuis longtemps. Le travestissement m’a toujours fasciné, de même que l’ambiguïté de genre. Par la suite, j’ai pioché à droite à gauche des représentations qui pouvaient me toucher de plus ou moins près. Que ce soit du côté des livres avec L’âge d’ange, Le chœur des femmes, ou encore Testo junkie. Ou côté cinéma avec des films comme Tomboy et XXY…

C’est laborieux de parler de soi. Je me suis construit comme j’ai pu, sans réellement me retrouver dans des personnages. J’ai beaucoup grandi au contact d’autres personnes LGBT, notamment à travers Internet. J’ai appris beaucoup de choses sur le genre en passant par ce biais. Ça n’a pas empêché mes questionnements sur un forum, autour de la vingtaine, d’être plus ou moins balayés d’un revers de la main en mode « Tu te prends la tête pour rien ». Bon, soit… Sauf que, évidemment, ce « rien » n’est jamais parti, et ne m’a jamais laissée en paix, même si le déni m’a suivie longtemps, très longtemps.

Je ne peux pas m’empêcher de ressentir un sentiment d’envie, de jalousie, quand je vois tout ce à quoi les jeunes ont accès aujourd’hui. Parce que je sais bien, qu’aujourd’hui, en amenant ce type de questionnements, je n’aurai pas du tout les mêmes réponses. Mais j’ai 34 ans de rejet de qui je suis derrière moi, et tout ce que j’ai nié, refusé, c’est autour de ça que je me suis construite.

Bref, maintenant je sais (enfin !) que d’une part, je ne suis pas seule, et d’autre part, que mon identité de genre est tout à fait légitime. Et franchement, ça fait du bien. Il n’empêche que la représentation des personnes non binaires (et oui, le mot est lâché) est toujours quasi inexistante, et que c’est compliqué de ne jamais se voir nulle part. Il y a de timides avancées, et je vois bien que ça évolue, mais ça reste frustrant de voir que ça prend autant de temps et que même en cherchant bien, le nombre de livres, films ou séries avec des personnages non binaires reste franchement limité.

Petite mise à jour du 8/11/2018

Je me rends compte après la rédaction de cet article, et surtout sa réception, que la non binarité n’est pas du tout une évidence, ce que je comprends, et que je n’avais pas vraiment anticipé. Je me permets donc de vous conseiller une vidéo d’Alistair, très bien faite et très pédagogique, qui vous permettra d’en savoir un peu plus sur le sujet.

Symptoms of being human, De Jeff Garvin (livre en VO)

symptoms being humanRiley Cavanaugh fait sa rentrée dans un nouveau lycée, après avoir fréquenté un établissement privé.

Riley est genderfluid, et pour éviter de s’outer auprès des autres, iel s’habille toujours de manière « neutre », alors qu’iel aimerait pouvoir s’habiller de manière masculine ou féminine selon ses ressentis. A part sa thérapeute, personne ne sait qu’iel est genderfluid.

Alors, je vais commencer par les points négatifs, car il y en a, mais pour moi ça reste un roman important, sans doute parce que c’est le premier que je lis qui a pour personnage principal quelqu’un de genderfluid.

Donc le gros point qui peut poser question, c’est qu’on ne saura jamais quel est le sexe d’assignation de Riley. Et que, ça parait difficilement concevable que personne, jamais personne ne mégenre le personnage. Alors ok, on est sur un livre en anglais (bon courage pour la traduction en français, même si je doute qu’elle arrive un jour, et au pire, ils feront comme dans A comme aujourd’hui, le masculin étant considéré comme « neutre », bref…), mais que personne ne parle jamais d’iel comme d’un garçon/fils ou d’une fille, ou juste ne parle d’il ou d’elle, ça paraît peu probable. Deuxième question que ça me pose, le personnage est dysphorique, ça se comprend, mais on peut imaginer qu’iel a une dysphorie plus prononcée sur son sexe assigné, non ?

Et dans cette même lignée, je trouve dommage que ce roman montre deux personnages genderfluids de la même façon, c’est-à-dire androgyne au point de ne pas savoir comment les genrer, et avec un prénom mixte ! Ça reste assez réducteur, je trouve.

Mais, car il y a un mais ! Même si je peux rester sceptique sur certaines choses, en avançant dans ma lecture, j’ai fini par comprendre la vision de l’auteur, et même y adhérer, et j’ai pu voir au-delà de l’artifice.

Alors, certes, ça ne semble pas crédible à plein de niveaux mais honnêtement, je trouve que ça engendre des questionnements hyper intéressants. Notamment quand Riley se rend compte, alors qu’iel est genderfluid, qu’iel assume le genre des autres, comme tout le monde en fait. Et du coup, même si ça garde un côté artificiel, j’ai aimé ne pas connaitre le sexe d’assignation du personnage, parce que finalement, c’est un peu le seul espace de liberté qui reste…

Le personnage et son parcours sont vraiment touchants. On sent à quel point l’acceptation de soi est difficile, et finalement, c’est sa découverte des autres qui va l’aider à avancer (que ce soit à travers son blog, ou dans un groupe de discussion LGBTQ).

Donc oui, ça reste maladroit sur pas mal de points, mais pour moi c’est vraiment un roman positif, même (et surtout) s’il n’élude pas toutes les difficultés que peuvent rencontrer des personnes LGBTQ, et notamment des personnes transgenres.

Appelez-moi Nathan, de Catherine Castro et Quentin Zuttion

J’avais beaucoup aimé Chromatopsie de Quentin Zuttion, et dans la foulée j’ai su qu’il sortirait un autre album, dont le sujet était la transidentité. Autant dire que j’avais pas mal d’attentes (Chromatopsie était franchement queer, et j’avais trouvé ça bien traité).

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Et… Je ne vous cache pas une certaine déception. J’aime toujours autant le trait de Quentin Zuttion, mais pour ce qui est de l’histoire, j’ai beaucoup moins accroché.

Je peux comprendre le côté pédagogique hein, il n’y a pas cinquante BD sur le sujet (je pense à Justin et à Barricades, et heu, voilà ?), mais là pour moi c’était un peu excessif. On suit le personnage de l’enfance jusqu’au bac, et du coup tout son parcours, sa transition. Mais je n’y ai vu qu’une succession de ce que « devait être » un parcours trans (dans l’imaginaire collectif ? je ne dis pas que ça ne passe jamais comme ça, mais pas que) : la petite fille qui joue à des jeux de garçon, qui se sent trahie par son corps, puis le changement de coupe de cheveux, de prénom, le psy, les hormones, la mammectomie…

nathan

Et tout va super vite, quoi ! Personnellement, je n’ai absolument pas eu le temps de m’attacher à Nathan. Sa vie est réduite à sa transition au final, à comment il se voit, et comment les autres le voient. Et j’ai trouvé ça maladroit de vouloir caser le maximum d’infos sur la transidentité et sur la transition d’une personne (par exemple les incursions des pensées de la mère ou du frère, mais pourquoi ?). Donc, oui, pour une personne qui n’y connait rien, ça reste un contenu pédagogique, soit, mais pour moi c’est un peu léger.

J’ajouterai que je trouve la couverture un chouia voyeuriste, et que je ne comprends pas vraiment ce choix.