Celle dont j’ai toujours rêvé, De Meredith Russo

celle dontCelle dont j’ai toujours rêvé est un roman pour ados, qui reprend des éléments classiques : la jeune fille qui déménage et entre dans un nouveau lycée, les amitiés qui se forment, l’amour qui naît pour un garçon…

Sauf qu’Amanda, le personnage principal, est transsexuelle. Elle a déménagé chez son père après s’être faite agressée, et veut commencer une nouvelle vie où personne ne sait qui elle est. Par des flash-backs, on en apprend un peu plus sur son parcours, et sur tous les moments douloureux qu’elle a traversé.

Une vraie adolescence s’offre à elle, dans cette ville et ce lycée, où elle découvre les joies  de l’amitié, de l’amour, bref, de la vie, tout simplement, en se demandant tout de même régulièrement s’il faut ou non dire ce secret, et si tout ça n’est pas trop beau pour être vrai.

J’ai vraiment été emporté dans ce roman, j’ai aimé découvrir la vie d’Amanda, et la vie des personnages qui l’entourent. Ils sont dans l’ensemble plutôt bien travaillés, et j’ai trouvé beau tous ces adolescents qui se cherchent, n’ont pas toujours des vies faciles, et font comme ils peuvent pour avancer. A noter qu’on trouve également des personnages lesbiens, plutôt bien écrits aussi.

J’ai néanmoins quelques petits bémols, tout paraît presque trop «simple » : Amanda a un passing parfait, personne ne met en doute le fait que ce soit une fille un seul instant, et elle a pu se faire opérer sans problème et très jeune. En gros, elle a un parcours presque « facile » (j’en rajoute, évidemment, vues les épreuves qu’a traversées Amanda),  presque « idéal ».

Ceci mis à part, je ne trouve pas que les personnages soient trop clichés (Amanda est fan de science-fiction par exemple, et relève qu’il s’agit plutôt d’une passion habituellement réservée aux garçons), et le point très très positif, c’est la note de l’autrice en fin d’ouvrage, qui admet justement que ce n’est pas forcément (voire pas du tout!) un parcours type, et que c’est totalement romancé. Sa note est d’ailleurs partagée entre un message aux personnes cisgenres, et un autre aux personnes trans. Dans les deux, elle explique que les cases font du mal, et que toutes les identités ont le droit d’exister, et n’en sont pas moins valables que d’autres. Un beau message, et c’est ça qu’il faut retenir de ce joli roman.

Bien sûr, j’ai peur que vous n’ayez pas aimé ce roman, mais plus encore, j’ai peur que l’histoire d’Amanda devienne votre référence, d’autant qu’elle est écrite par une femme trans. Cette idée me terrifie ! Je suis une conteuse, pas une éducatrice. J’ai pris des libertés. J’ai romancé les situations afin de les intégrer à l’histoire. J’ai en quelque sorte suivi les stéréotypes et même contourné les règles afin que la transsexualité d’Amanda corresponde autant que possible aux idées normatives : elle est exclusivement attirée par les garçons, très féminine et a priori personne, en la croisant, ne se pose la question de son genre. Elle a aussi bénéficié d’une opération que les revenus de sa famille, en réalité, n’auraient pas pu couvrir. Mais je veux insister sur le fait que son identité et ce qu’elle traverse seraient les mêmes si elle s’en était rendue compte bien plus tard, si elle était garçon manqué, bisexuelle, homosexuelle ou asexuelle, si elle était moins féminine ou… si elle avait fait un choix différent concernant son opération.

 

Le vrai sexe de la vraie vie, de Cy, et Corps Sonores, de Julie Maroh

Ces derniers mois, deux BD importantes sont sorties. Et les thématiques et la façon de les traiter se recoupent, à mon sens, c’est pour ça que j’ai décidé d’en faire un seul et même article.

Commençons avec Cy, qui a publié aux éditions Lapin Le vrai sexe de la vraie vie. A la base, on peut trouver ses BD sur des thématiques sexuelles sur le site de Madmoizelle. Le tout a été repris, retravaillé, augmenté, pour en faire ce chouette ouvrage (donc oui, même si vous avez déjà tout lu sur Madmoizelle, ça vaut quand même le coup de l’acheter).

La préface donne le ton :

Parlons de sexe, montrons le sexe, et surtout découvrons des sexualités au pluriel, accordées à tous les genres ou à aucun, selon une palette infinie et sans se limiter à seulement cinquante nuances.

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Et c’est là que je trouve ça révolutionnaire, c’est une BD qui parle de cul, très clairement, qui appelle un chat un chat (et une chatte une chatte, bon, bref…), qui laisse à voir des vulves, des pénis en érection, des pénétrations, mais surtout qui montre un large panel de sexualités, de pratiques. Le livre est certes court, mais appelle à l’ouverture, à la discussion, au consentement évidemment, mais aussi au rire, ça dédramatise allégrement. Y sont donc montrées des sexualités hétéros, homos, des corps trans, des corps handicapés, et abordées des thématiques pas si fréquentes (le fait de ne plus avoir envie, un trio qui finalement tombe à l’eau parce que ça ne fonctionne pas, ou les ratés sexuels qu’on a tous connus). Bons points également, les rappels disséminés sur la protection, le consentement, le sexe et le handicap…

Bref, une BD à faire lire à tous, pour sortir un peu de tous les stéréotypes qu’on connait, et qui envahissent les écrans.

Autre BD à lire et à faire découvrir, Corps Sonores, de Julie Maroh, aux éditions Glénat. J’ai parlé du Bleu est une couleur chaude il y a quelques temps, et de l’avis que j’en avais après quelques années. Corps Sonores est plus abouti, plus ouvert, et vraiment une pépite.

Encore une fois, le livre sort du lot, je trouve, par son ouverture, et son discours à contre-courant de l’univers meanstream dans lequel nous évoluons…

L’intro me fait penser à du Virginie Despentes, c’est dire !

La danse quotidienne des normes et des stéréotypes nous rappelle à quel point le corps est politique. Tout comme nos états amoureux. Le couple hétérosexuel monogame, blanc, beau et à l’éternel sourire de dentifrice, reste dans l’inconscient collectif le schéma souverain de l’état amoureux. Où sont les autres réalités ? Où est la mienne ?

Courtes-pattes, grassouillets, colorés, androgynes, trans, scarifiés, malades, handicapés, vieux, poilus, hors-critère-esthétique… Pédés, gouines, travelos, freaks, inconstants, cœurs d’artichaut, multi-amoureux et aventuriers, nous écrivons nos propres poèmes, vibrons à travers nos propres romances.

Nous ne sommes pas une minorité, nous sommes les alternatives.

Car il y a autant de relations amoureuses qu’il y a d’imaginaires.

Corps Sonores est une succession de rencontres, de personnages, qui en peu de pages, nous emportent avec eux à chaque fois.  Julie Maroh a choisi de centrer ses histoires dans la ville de Montréal, qui d’une part, est plus ouverte que par chez nous (comme on peut le constater sur les discussions au sujet du polyamour par exemple), et d’autre part est intéressante, du point de vue culturel et linguistique. L’ouverture des possibilités, des sexualités, me semblait tout à fait dans le cadre avec ce mélange des langues.

L’autrice nous fait rencontrer des personnages, qui nous ressemblent ou qui nous sont opposés, mais qui tous, sont crédibles, touchants, sensibles. Son dessin m’a transportée au milieu de tous ces couples ou de ces solitudes, avec ces corps désirants, et désirables. Un corps pouvant parfois littéralement s’enflammer, un cœur sortir de sa poitrine, les émotions et les sentiments sont palpables.

Une telle variété de désirs, de couples, de corps, d’orientations et d’identités sexuelles est tellement rarement représentée que c’est réellement une bouffée d’air frais de pouvoir se plonger dans un tel livre.

Et c’est d’autant plus plaisant de se retrouver avec deux livres aux thématiques similaires (même si l’un plus axé sur la sexualité, et l’autre sur les sentiments amoureux) à peu de temps d’intervalle. Plus qu’à espérer que ce sera le début d’une longue série, que chacune et chacun puisse se reconnaître dans ses lectures, et ne pas se sentir en permanence en marge.

Les papas de Violette

J’ai tendance à m’intéresser particulièrement à la représentation de l’homosexualité dans les livres à destination des plus jeunes, donc quand Les papas de Violette m’est tombé entre les mains, j’avais vraiment l’envie de le défendre.

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Bon, malheureusement, après lecture, il n’en ressort pas grand-chose de positif.

Graphiquement, je n’adhère pas spécialement, mais ça c’est une affaire de goût, et ça n’engage que moi. A vrai dire, je trouve un côté un peu rétro au dessin, mais avec des couleurs actuelles et flashy, l’ensemble ne me parle pas du tout.

Pour ce qui est du texte, c’est une petite fille qui parle, et dès le début, et pendant tout l’album, j’ai eu l’impression de lire un discours d’adulte plaqué dans la bouche d’une enfant, ce qui m’a beaucoup gênée.

Passons à l’histoire, proprement dite.

Tout commence comme ça :

A l’école, j’ai zéro copine.

Un jour, Cécile m’a dit que c’est parce que je suis trop bizarre.

« Ma mère m’a dit ton secret et moi je vais le répéter !

Hé ! Tout le monde, devinez quoi ? Violette a deux papas !

Ils se tiennent par la main et ils se font des câlins ! »

En soi, ce n’est pas un mal de montrer l’homophobie et l’intolérance à laquelle peuvent être confrontés des enfants de couple homos, mais ici, rien ne vient contrebalancer. Pas d’instit, pas de parents, et même les parents de Violette n’abordent pas le sujet avec elle. Seuls les enfants sont présents, et tous stupides et bornés, soit.

S’ensuivent plusieurs pages qui expliquent à quel point ses papas sont des parents comme les autres, qui finalement n’apportent pas grand-chose, avant de passer à la tristesse de Violette de ne pas pouvoir profiter de ses deux parents au grand jour (et encore une fois, jamais, et sans un regard autre que le sien).

Et là, le summum à mon sens, tout change le jour où cette fameuse Cécile (la méchante de la première page donc) arrive à l’école en pleurant, et est fuie par toutes ses amies

« Mon papa est parti. Hier soir, il m’a dit bonne nuit, mais ce matin il avait disparu. Maman dit qu’il ne reviendra plus… »

Ok, donc le père disparait du jour au lendemain comme ça, sans laisser de traces, c’est hyper rassurant pour les enfants. On ne parle pas de séparation, de divorce, ou même de décès, non, il a juste disparu, sans explication.

Et les autres enfants, les vilains, ne veulent plus approcher la pestiférée Cécile pour la peine… Et Violette, trop gentille, s’empresse d’en faire sa nouvelle et seule amie, qui d’un coup :

Mais ce qu’elle préfère entre tout ça, ce sont mes deux papas.

D’accord… Donc bien sûr, en primaire, on a des copains en fonction de leurs parents et pas des jeux qu’on va faire avec eux.

Et en 2017, dans une école lambda, on essaie de nous faire croire que les enfants ont tous un papa, une maman ?! (C’est la Manif pour tous qui finance le livre peut être…) Aucun n’a des parents séparés, divorcés, juste une maman ou un papa, pour diverses raisons ? Est-ce une blague ?

Je ne peux même pas défendre ce livre, parce que je n’arrive pas à y voir une ouverture, un dialogue, une amorce de réflexion de tout ce qu’on peut aborder sur le sujet avec des enfants de cet âge là.

Le mari de mon frère, de Gengoroh Tagame

Je pense que ça se voit ici, mais je ne suis pas une lectrice acharnée de mangas (doux euphémisme), mais la thématique de celui-ci m’a intriguée. J’ai donc lu les deux premiers tomes, et je dois dire que ce fut une excellente surprise.

Mike, un Canadien, débarque un jour au Japon à la rencontre du frère jumeau de son défunt mari. D’abord surpris et gêné, Yaichi l’accueille chez lui, avec sa petite fille, Kana, qu’il élève seul. Le Japonais ne sait du tout comment réagir face à cet homme, dont la culture et le mode de vie lui sont totalement étrangers. C’est grâce à la petite fille que la tension va se briser, elle qui va poser des questions tout naturellement, essayer de comprendre, et accepter sans autre forme de procès. Le côté pédagogique me faisait un peu peur, mais honnêtement cela passe très bien avec le personnage de Kana.

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Le mari de mon frère en profite pour aborder plein de thématiques intéressantes et plus ou moins tabous au Japon, au-delà de l’homosexualité : cela va de l’affection et des câlins (Mike est d’un naturel démonstratif), aux tatouages (des occidentaux se font refouler dans des bains publics, le tatouage étant assimilé aux yakuzas) ou encore les familles monoparentales.

L’homosexualité est franchement bien traitée (on trouve même des Petites leçons de culture gay intercalées entre les chapitres). Yaichi se rend compte qu’il ne connaissait pas vraiment son frère jumeau, dont le coming-out à l’adolescence les a probablement éloignés. Y sont évoqués aussi l’homophobie (certains parents ne veulent plus que leurs enfants aillent chez Kana, à cause de son oncle gay), la difficulté du coming-out (notamment avec un passage très touchant, où un jeune adolescent veut absolument parler à Mike, pour enfin rencontrer quelqu’un comme lui, et arrêter de faire semblant).

Bref, une très bonne surprise, à lire et à faire lire !

Désorientale, de Négar Djavadi

Wet Eye GlassesDifficile de savoir par où commencer pour évoquer ce roman, si foisonnant.

Kimiâ, la narratrice, est dans la salle d’attente d’un hôpital en vue d’une procréation médicalement assistée. Le début d’une histoire qui pourrait somme toute être assez banale, sauf que Kimiâ est iranienne, exilée à Paris depuis l’enfance, et a une histoire familiale suffisamment riche pour en parler pendant des heures.

Désorientale est un premier roman, et il est d’une richesse et d’une densité incroyables. Kimiâ nous promène entre flash-backs sur ses grands-parents, son enfance, et cette salle d’attente de l’hôpital Cochin. Au début, tout semble un peu confus, il faut prendre ses marques, se perdre dans ce récit non linéaire et si riche à la manière d’un conte, et puis on se laisse porter par toute cette histoire familiale, par le récit d’un pays, l’Iran,  le déracinement et le choc des cultures.

Désorientale est un roman sur l’identité, qu’elle soit familiale avec cet arbre généalogique compliqué, politique avec l’engagement des parents de Kimiâ, culturelle (franco-iranienne, mais également européenne). L’identité y est aussi présente par l’orientation sexuelle, et je ne veux pas trop en dévoiler, mais c’est une question centrale dans ce livre, et importante par rapport à la culture iranienne, où il vaut mieux être transsexuel et rester dans une binarité homme-femme, qu’homosexuel.

On y trouve différents personnages lgbt, et c’est intéressant de voir qu’une identité peut être connue de tous, mais qu’aucun mot ne doit être posé dessus.

Vous me direz : c’est cliché l’histoire de cette fille dont le père veut un fils, qui vire garçon manqué et finit lesbienne.

C’est vrai.

Mais c’est vrai quand on a accès aux livres, aux cinémathèques qui projettent Sylvia Scarlett ou Les Larmes amères de Petra Von Kant. Quand on a digéré mai 68 et la libération sexuelle, les mouvements féministes et Simone de Beauvoir. Quand on a écouté les Runaways, Bowie, Patti Smith, fumé et bu jusqu’à l’aube, dans des lieux sombres asphyxiés de musique binaire, pour éventuellement ne plus distinguer une bouche d’une bouche, une main d’une main, un homme d’une femme. Et encore, si cela était vraiment évident, certaines réalités auraient fini par devenir banales. Dans les parcs, les mères regarderaient leur fille aux cheveux courts qui réclame une voiture télécommandée à Noël et diraient : « Oh lala celle-là, on ne sait jamais, elle finira peut-être lesbienne ! » La voisine rirait ou s’attendrirait parce que les enfants sortent de nous, mais ne sont pas obligés de nous ressembler, pas vrai ?

Mais, vu de Téhéran, ce genre de cliché, même avalé de travers, n’existe pas. Le terme « garçon manqué » n’existe pas ; ni aucun autre terme, aucun autre mot, qui reconnaîtrait un tant soit peu cette différence. On est garçon ou fille et ça s’arrête là.

Un très beau roman qui mérite de s’y plonger totalement, où l’Histoire et le romanesque se croisent, tout en justesse et en émotions.

Bouche cousue, de Marion Muller-Colar

bouche-cousue-marion-muller-colardAmandana a trente ans. Elle passe ses dimanches en famille, avec ses parents italiens et sa sœur ainée, mariée trop jeune en catastrophe pour cause de grossesse inopinée. Son neveu, Tom, né suite à cela, est la seule personne de la famille dont elle se sent proche.

Lors d’un repas dominical, elle arrive en retard, comme à l’accoutumée, mais dans un silence lourd et gênant. Sa petite peste de nièce dénonce alors son grand-frère en racontant qu’il a embrassé un garçon.

La scène replonge Amandana dans sa propre adolescence, et elle écrit une lettre à son neveu pour lui en faire part.

Adolescente solitaire, elle finit par se lier d’amitié avec un couple d’hommes, chez qui elle se sent comme dans une famille, contrairement à son propre foyer. La mise en place d’un projet d’opéra dans son collège, avec elle dans l’un des rôles principaux, la rapproche d’une de ses camarades. Se laissant aller à ses sentiments, elle lui offre un bracelet, sans imaginer les conséquences…

Quinze ans plus tard, la voilà donc racontant ses souvenirs à son neveu, replongeant dans cette montée du désir adolescent, qu’elle a ensuite tu pendant toutes ces années.

Très honnêtement, il me manque un petit truc pour adhérer vraiment à l’histoire. Déjà, le côté « quinze ans ont passé » est pour moi peu crédible. Je ne sens pas du tout d’évolution entre les quinze et les trente ans d’Amandana.

Et même si certains points sont joliment traités, notamment la relation avec Marc et Jérôme, tontons de substitutions, je ne peux m’empêcher de rester sur ma faim, notamment sur la naissance du désir et des sentiments amoureux pour une fille, que je n’ai pas du tout ressenti… Ça manque d’émotions à mon goût.

 

L’âge d’ange, d’Anne Percin

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J’ai lu L’âge d’ange il y a six ou sept ans, et en avais été très marquée à l’époque. Je l’avais trouvé particulièrement touchant et émouvant.

J’avais un peu peur en relisant ce tout petit roman (126 pages) d’être déçue, de ne pas y retrouver ce qui m’avait tant bouleversée. Et bien franchement, aucune déception. Dès les premières pages, j’ai été complètement embarquée avec le personnage principal.

Et en toute saison, j’avais froid. J’ai longtemps eu froid, je crois.

Pour me réchauffer ou pour sentir quelque chose, j’avais pris des habitudes bizarres. Enfant, je m’arrachais quelques cheveux, en haut du front, ces cheveux fins qui sont à la bordure et qui ne servent à rien, dirait-on. Je me rongeais les ongles et les petites peaux qui les entourent, les parois intérieures des joues… Si j’avais pu m’avaler moi-même, me dévorer, je l’aurais fait. Mon corps m’encombrait, j’en faisais abstraction et je ne le sentais plus guère que dans les moments où il se mettait à saigner, ce qui arrive fréquemment quand on s’arrache la peau.

Les autres m’étaient indifférents, ils n’existaient qu’en bloc. « Les autres », ce n’était pas une somme d’individus, mais un agglomérat d’êtres asexués, indifférenciés.

Je me souviens que, dans mon enfance, je ne savais pas faire la différence entre les filles et les garçons, de même que j’étais incapable de dire si mon maître d’école était jeune ou vieux. Cela amusait beaucoup mes parents.

Ma vie était à l’intérieur des livres.

Du personnage principal, on ne connaîtra pas le genre, pendant plus de la moitié du roman.  17 ans et complètement asexué, il vit uniquement dans les livres, et plus particulièrement dans la Grèce antique.

Quand je rêvais parmi les rayons, on m’aurait posé une colle si on m’avait demandé, à mon tour, de dire qui j’étais.

Enfant ou vieillard ? Garçon ou fille ? Je ne savais pas.

Longtemps, je n’ai pas su. J’étais un ange, peut-être. Un ange qui attend la chute.

Loin de l’exercice de style, qu’on pourrait craindre, du fait de ne pas connaître le sexe du personnage, on est vraiment plongé dans la tête d’un être asexué.

Sa vie est rythmée autour d’un livre en particulier, Amours des dieux et des héros, consulté uniquement à la bibliothèque du lycée. Un jour, l’ouvrage disparait, emprunté par quelqu’un d’autre. Notre élève va alors faire la rencontre de l’Autre, et par là, s’ouvrir au monde. Son amitié avec Tadeusz, un Polonais boursier, un peu à part dans ce lycée d’élite où la plupart des élèves ont une vie plus qu’aisée, va bouleverser toute sa vision de la vie.

Pour moi, L’âge d’ange est l’histoire d’une naissance. Et cela n’arrive en général pas sans douleur.

Notre personnage principal va ainsi découvrir l’amitié, l’amour, mais aussi l’injustice, les différences de classe, la politique, les préjugés, quels qu’ils soient.

Pour le côté lgbt, je ne peux pas en dire plus, sans trop dévoiler le roman, mais pour moi le côté asexué du personnage suffit déjà à lui donner une place sur ce blog.

Je crois que L’âge d’ange n’est plus disponible, mais si vous tombez dessus, foncez. C’est fin, juste, et franchement bouleversant.