Le bleu est une couleur chaude, de Julie Maroh

105635_cAujourd’hui est sorti Corps sonores, de Julie Maroh, qui me tente bien, et dont j’espère pouvoir vous parler bientôt.

Avant cela, j’avais envie de faire un petit retour sur Le bleu est une couleur chaude. Ça fait un moment que je pense venir en parler et à chaque fois je repousse, me disant qu’à peu près toutes les lesbiennes l’ont lu, et qu’il n’est plus à présenter. Je ne parlerai pas ici du film La vie d’Adèle, qui pour moi n’a plus rien à voir avec l’œuvre originale (mais qui a eu le mérite de me donner des fous rires pour les scènes de sexe lesbien les plus ridicules et faussement pornographiques de l’histoire du cinéma).

Bref, revenons en 2010, époque où sort Le bleu est une couleur chaude. Je suis alors une toute jeune libraire, et je dois bien l’avouer, pas une grande fan de bande dessinée. Alors, certes, j’en ai lu plein quand j’étais gamine, mais dans ma vie d’adulte, pas vraiment… Ce matin-là, j’ouvre un carton et découvre les nouveautés du jour, et flashe immédiatement sur cette couverture. Intriguée, je feuillète rapidement l’ouvrage, et me rend compte qu’en plus d’en apprécier les dessins, le sujet a tout pour m’intéresser. Ni une ni deux, je ramène la BD chez moi le soir même, la lit d’une traite, et pleure toutes les larmes de mon corps (sous les yeux ébahis de ma chérie de l’époque, qui s’est empressée de la lire à son tour, pour un résultat similaire).

screen480x480

Et là, révélation : une BD peut donc elle aussi créer tout plein d’émotions, et naissance d’une passion pour le 9ème art.

Quelques années plus tard, qu’en penser après relecture ? Forcément, mon regard a changé. J’apprécie toujours, mais dois bien avouer qu’on sent que c’est une première BD, et ça reste assez adolescent. En même temps, le personnage principal, Clémentine, est une adolescente, donc pourquoi pas.

Je me rends compte que du coup, je suis partie du fait que tout le monde connaissait l’histoire, mais petit rappel au cas où : Clémentine est une adolescente dont la vie va changer lorsqu’elle croise une jeune femme aux cheveux bleus. S’ensuivront beaucoup de questionnements et de doutes sur elle-même, pas toujours évidents à vivre, d’autant plus quand le regard des autres n’est pas des plus amicaux.

Donc, pour en revenir au côté adolescent, si l’histoire s’en tenait à cette période de vie de Clémentine, ça ne me choquerait pas plus que ça. Mais j’ai trouvé la fin un peu rapide, et je n’arrive pas à voir d’évolution des personnages alors qu’il s’est tout de même écoulé une dizaine d’années. Pour moi, ça pêche franchement de ce côté-là, et aussi du côté un peu mélodramatique de l’histoire (mais qui je trouve rejoint le côté premier ouvrage et œuvre de jeunesse).

Le bleu est une couleur chaude restera de toute façon une bd culte pour les lesbiennes, qui a eu en plus le mérite de toucher un public assez large.

George, d’Alex Gino

004501019Dans la même thématique que Cette fille, c’était mon frère (anciennement La face cachée de Luna), L’école des loisirs publie George, sur une petite fille transgenre.

George est en CM1, et le livre s’adresse aux enfants de cette tranche d’âge, et c’est suffisamment chouette pour être signalé ! Autre bon point qui saute aux yeux dès qu’on commence la lecture, on parle de George au féminin. George est une fille et le sait, contrairement à tout son entourage. Elle espère pouvoir vivre en fille aux yeux de tous lors d’une représentation théâtrale à l’école. Encouragée par sa meilleure amie, Kelly, George passe donc des auditions pour jouer l’araignée Charlotte dans Le petit monde de Charlotte. Son institutrice croit d’abord à une plaisanterie, avant d’en ressentir une profonde gêne.

On ressent bien tout le chagrin de George, que les adultes ou son entourage croient comprendre, n’hésitant pas à valoriser sa sensibilité, mais remettant à chaque fois en avant le fait que George est un garçon, ou deviendra un homme. De quoi faire s’écrouler son monde et ses espoirs à chaque fois.

Le livre est à destination des enfants, et a la bonne idée de bien se terminer, même si on sent que ce n’est pas forcément évident  pour l’entourage. On sait que le chemin de George sera parsemé d’embuches, mais on voit aussi toutes les personnes prêtes à l’accepter et à l’aider.

J’ai lu le roman d’une traite, et l’ai trouvé très beau, touchant et émouvant.

Je me questionne juste sur le titre, pourquoi garder ce prénom masculin, alors qu’on parle de George au féminin tout le long ?  C’est juste un peu trompeur sur la marchandise, mais ce serait mon seul bémol (et ça reste vraiment mineur). Mention spéciale à la couverture, toute simple mais efficace, et à la quatrième de couverture, avec son Be who you are en lettres de couleurs.

Oh, boy ! , de Marie-Aude Murail

82099298_oJe m’intéresse à la représentation de l’homosexualité dans  la littérature jeunesse depuis un moment, et j’ai croisé ce titre à plusieurs reprises, sans jamais franchir le pas.  La vision de quelques images d’une adaptation télé il y a quelques années ne m’avait pas spécialement encouragée à le lire. Bref, tout ça pour dire que je me suis retrouvée avec Oh, boy dans les mains, donc plus aucune raison de ne pas s’y plonger.

Les Morlevent sont frère et sœurs, et se retrouvent subitement orphelins. Sans aucune famille, ils jurent de ne rien laisser les séparer. En quête d’une solution, ils retrouvent des personnes liées au mariage précédent de leur père.  Josiane, reconnue par ce dernier, mais sans lieu de sang avec eux, et Barthélémy, demi-frère de 26 ans qu’ils découvrent à l’occasion de ce drame.

Bien entendu, au début, personne ne voudra prendre en charge ces trois enfants sortis de nulle part, mais le temps passant, Josiane se prend d’adoration pour la petite dernière, Venise, 5 ans, mais pas forcément pour les deux plus grands, Simon,  14 ans, et Morgane, 8 ans.

Barthélémy étant du même sang, la fratrie compte sur lui pour les accueillir, mais se heurte à un irresponsable de 26 ans, qui ne comprend pas bien ce qui lui arrive, mais qui y voit là l’occasion de gagner du terrain sur Josiane.

Si je vous en parle ici, c’est parce que Barthélémy est homosexuel. Ce n’est jamais caché, et tout est très clair là-dessus. Il en est plusieurs fois fait état comme quelque chose qui pourrait bloquer le droit de tutelle des enfants. On est début 2000 à l’époque où le livre sort, donc on y parle de Pacs.

Mais au final, ce n’est pas l’homosexualité de Barthélémy qui  pourrait être gênante, mais sa totale irresponsabilité et son égoïsme profond. Bon, très honnêtement, on est dans un livre pour enfants, et les problèmes se règlent en deux coups de cuillère à pot (deuil, leucémie, femme battue, droit de garde, tout est résolu en 200 pages) et c’est un peu le pays des Bisounours où les juges se prennent d’affection pour les surdoués et carburent au chocolat.

En ce qui concerne la représentation de l’homosexualité, je n’ai pas été emballée et ai trouvé ça assez caricatural. Bart a 26 ans mais aucun sens des responsabilités (on se demande comment il paye son appartement par exemple), il enchaine les conquêtes, est maniéré, totalement égocentrique et n’a pas inventé l’eau tiède. Bon évidemment, c’est pour mieux faire ressortir son changement et sa prise d’affection pour ses nouveaux frère et sœurs, mais tout de même, ça fait beaucoup.

Une autre chose qui m’a gênée, le terme pédé est employé, mais n’est pas relevé comme étant une insulte. Ça parait sans doute « évident » à un adulte, mais certainement pas à un enfant, qui entend ça à tout bout de chant dans les cours d’école, et qui n’en perçoit pas forcément la portée homophobe.
J’ai bien conscience d’être un peu dure avec ce roman, qui était assez précurseur quand il est paru, mais qui pour moi est déjà daté.

Aristote et Dante découvrent les secrets de le l’univers, de Benjamin Alire Saenz

45613_aj_m_9197Aristote a 15 ans en cet été de 1987. Adolescent solitaire, il rencontre Dante à la piscine qui propose de lui apprendre à nager. Les deux garçons sont très différents, mais tout  de suite, un lien fort se crée entre eux.

Ari est un taiseux, tout comme son père qui a vécu la guerre du Vietnam et qui n’en parle jamais. Son grand frère est en prison, mais personne n’en parle. Une colère accompagne donc le jeune homme quotidiennement. Intelligent, il essaie de gérer comme il peut les secrets de famille qui l’entourent.

Sa rencontre avec Dante et cette nouvelle amitié va évidemment changer Ari. Les deux garçons se complètent, l’un affichant une sensibilité très forte, et laissant aller régulièrement ses larmes, et l’autre n’hésitant pas à utiliser ses poings. Mais pas de clichés ici, les personnages ne se limitent absolument pas à ces caractéristiques, et sont vraiment travaillés.

J’ai vraiment apprécié ce roman, et une fois commencé j’ai eu du mal à arrêter ma lecture mais je reste un peu partagée. Le personnage d’Ari est très touchant, son côté taiseux, avec cette violence intérieure est assez poignant. On sent bien à quel point il est en manque de réponses sur son histoire familiale, et combien il en a besoin pour arriver à savoir enfin qui il est.
Par contre, je dois bien avouer que certains côtés m’ont paru un peu simplistes, et notamment la fin ! Et encore une fois, je suis partagée, je pense que j’aurais adoré (et peut être sans réserve) ce livre quand j’étais ado (et ça tombe bien, c’est le public visé). Après tout, on y a tous les ingrédients : un ado mal dans sa peau qui se cherche, un entourage familial plutôt bienveillant même si maladroit, et un entourage plus éloigné qui peut s’avérer dangereux. Et surtout, ça finit bien. Les secrets de famille finissent par être dévoilés et la communication s’instaure enfin. Et c’est peut-être un peu trop beau et un peu trop simple de mon point de vu d’adulte, mais sans doute un beau message d’espoir pour un ado qui se cherche.

We are the 90’s

prd_54169We are the 90’s est une BD qui nous replonge dans les années 90 à travers un choix de chansons, et 20 auteurs différents.

L’introduction nous présente le projet en expliquant qu’il y a une certaine nostalgie des années 80, beaucoup de soirées autour de ça, mais rien autour des années 90. C’était l’occasion de se plonger dans des souvenirs, et le livre intercale pages de  BD et anecdotes diverses sur cette époque (mode, actualité, ciné, publicité etc…)

Personnellement, j’ai grandi dans les années 90, donc j’ai trouvé ça plutôt rigolo de retrouver plein de petites choses que j’avais totalement oubliées (ah le T-shirt Waïkiki, le béret Kangol, les tamagotchis et de magnifiques chansons comme Vas-y Francky ou Lady Marmelade…)

ob_556e05_ob-9717be-90-blog-2Mais honnêtement, l’ensemble est plutôt inégal donc si vous n’êtes pas concernés par cette époque, passez votre chemin.

Je ne m’attendais par contre pas du tout à trouver un contenu lgbt ici, ce qui a été une bonne surprise. Le premier à l’évoquer est Pochep (qui m’a fait beaucoup rire à calculer le temps perdu dans une vie à monter et descendre une braguette de jean taille haute) et sa passion pour les clips de boys band, très clairement homo-érotique.

Vaïnui de Castelbajac (amuse toi à écrire son nom…) explore aussi cette thématique en nous replongeant dans son adolescence où elle découvre les joies d’embrasser une fille grâce au jeu de la bouteille (et en plus ça finit bien,  puisqu’elles tombent toutes les deux amoureuses).

Peau, de Dorothy Allison

peau-couvPeau, dont le sous-titre est A propos de sexe, de classe et de littérature, est un recueil de textes de Dorothy Allison. Je ne connaissais pas cette auteure féministe américaine avant cela, et c’est bien dommage. Il s’agit en fait d’une réédition augmentée d’un livre publié en 1994 en France dans la collection Rayon Gay (créée par Guillaume Dustan). Cette réédition a été possible grâce à la très belle collection féministe, Sorcières, chez Cambourakis.

Ça fait quelques temps que j’ai lu cet ouvrage, et je ne sais pas par quel bout le prendre pour vous le présenter. Très honnêtement, je l’ai adoré, et trouvé vraiment très intéressant, et le sous-titre résume très bien le contenu du livre. Mais que vous dire de plus ?

Dorothy Allison est née en 1949 en Caroline du Sud. Peau démarre avec ses textes sur la classe sociale, et toute la violence qu’elle en a ressentie en grandissant dans un milieu extrêmement pauvre, dans le regard et le mépris des gens. Elle y parle également de sa relation à sa famille et à son beau-père qui l’a violée.

A cela s’ajoutent d’autres textes sur l’homosexualité, le féminisme, la pornographie, le sexe, mais aussi, beaucoup, la lecture et l’écriture. Tout ceci se mélange et s’imbrique en un témoignage poignant et très intéressant sur le militantisme et sur ce qu’était être en marge dans les années 70 et 80.

En repensant à ma lecture, j’ai plein d’images qui me reviennent, et qui sont fortes, dures, émouvantes. Finalement, on sent bien dans ses textes que c’est la lecture et l’écriture qui ont sauvé Dorothy Allison, et sa force et son courage son impressionnants lorsqu’on la voit militer, parfois envers et contre tous.

Rôles de composition, de Jimmy Beaulieu

J’ai un peu honte de l’avouer mais la première fois que j’ai vu une bande dessinée de Jimmy Beaulieu dans une librairie (A la faveur de la nuit, si mes souvenirs sont bons), j’ai passé mon chemin. J’ai supposé qu’un homme hétéro qui parlait des lesbiennes ne serait pas capable de le faire correctement… Fort heureusement, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, et quelques années plus tard, j’ai découvert son Tumblr, et je suis immédiatement tombée sous le charme de ses dessins. Il y a une « patte » Jimmy Beaulieu, et en même temps, j’aime la variété de ses dessins, des couleurs qu’il peut utiliser, passant de tons très pastels à des tons très vifs, et le tout est toujours très sensuel.

2014-07-16-cJe me suis donc empressée d’aller découvrir ses œuvres papiers, et ce fut avec beaucoup de plaisir. Autant vous prévenir tout de suite, si vous vous attendez à une BD avec un scénario trépidant, des rebondissements et des retournements de situation, passez votre chemin. De même si vous cherchez quelque chose de purement érotique. Mais si vous avez envie de vous laisser emporter tranquillement, doucement, dans un monde fantasmagorique et sensuel, alors foncez.

Jimmy Beaulieu aime les femmes, et cela se sent. J’ai beaucoup apprécié Le temps des siestes, un beau recueil de dessins, accompagné de notes.  Cela se feuillette, et on navigue entre des portraits, des femmes nues, seules ou à deux, dans différents univers graphiques. C’est tendre, joli, plein de sensualité.

9782756024615J’ai un peu moins accroché avec A la faveur de la nuit, qui reste un joli objet, mais un peu trop disparate à mon goût. C’est l’idée puisque l’auteur a en fait repris différents éléments pour en faire une seule et même histoire.

Comédie sentimentale pornographique m’a emporté avec ses personnages. J’aime être entrainée dans les fantasmes de l’auteur, qui joue aussi avec le côté mise en scène. Il n’hésite pas à suivre ses envies, ses personnages jouent à être des super-héroïnes, ou profitent d’un décor de théâtre pour se mettre en scène. Il y a un côté assez ludique et sexy dans tout ça qui me plait beaucoup.

J’arrive donc à son dernier en date, que je viens de lire, Rôles de composition. On y retrouve les dessins et les couleurs qui font tout le charme de Jimmy Beaulieu. Je dois lui reconnaitre qu’il arrive toujours à faire naitre la sensualité, et jamais la vulgarité, et j’apprécie vraiment.

images

Côté histoire, on est dans du cent pour cent lesbien ! On suit un couple, Noémie, jeune actrice qui peine à gagner sa vie, et Colette, militantiste angoissée par la vie. Les deux peinent à joindre les deux bouts financièrement. Leur vie leur convient-elle vraiment ? C’est la question qui peut se poser quand Noémie est attirée par une autre actrice.

Jimmy Beaulieu parvient très bien à transmettre les doutes, les questions et les atermoiements qui peuvent arriver au sein d’un couple. Le tout avec le charme habituel des expressions québécoises et la sensualité de ses dessins.